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Elias Crespin, l’électronique sensible.

Crespin
Crespin
En cette fin d’année 2014, les œuvres de l’artiste d’origine vénézuélienne Elias Crespin (Caracas, 1965) ont été montrées en diverses occasions, à la Fiac à la Galeria Raquel Arnaud, à la Galerie Denise René (espace Marais) jusqu‘au 3 janvier, à Aix-en-Provence, à la Fondation Vasarely, dans le cadre d’une exposition collective (commissariat de Martina Kramer) : Structures de l’invisible, jusqu’au 4 janvier.

Voir en ligne : www.eliascrespin.net/

Les créations de cet artiste sont des sculptures métalliques constituées par des ensembles de figures simples suspendues dans l’espace par des fils de nylon. Leurs mouvements lents sont programmés par des algorithmes mathématiques. Elias Crespin, petit-fils d’artistes et fils de mathématiciens, a d’abord embrassé une carrière d’ingénieur informaticien. À partir de l’an 2000, il choisit de se consacrer pleinement à la création artistique. Très naturellement il a fusionné ces deux mondes, l’art et l’informatique, dans des créations qui font suite à celles d’autres artistes vénézuéliens plus âgés : Jesùs Rafael Soto et Carlos Cruz-Diez.

Ses mobiles sont composés de formes géométriques — carrés, triangles, cercles — ou d’alignements de tiges métalliques. Ces éléments façonnés à la main sont suspendus à des fils invisibles reliés à des moteurs dont l’action est programmée par informatique. Énoncé ainsi cela semble correspondre à un art froid, mécanique, assez peu humain. C’est tout le contraire qui se passe. Les cycles de transformation des ensembles de formes sont subtilement modulés. La progression des métamorphoses est lente. Par glissements progressifs et délicats, les figures semblables de modules s’étirent en hauteur avant un retour graduel à l’horizontale (32 segmentos en ronda, 2014).

Disons-le tout de suite, il est impossible de rendre compte des sensations éprouvées devant ces œuvres par une description. C’est bien là tout leur mérite. Comme les meilleures des productions plastiques, que ce soit des créations bidimensionnelles, des sculptures ou des installations, celles-ci développent des qualités qui ne sauraient se traduire par un compte rendu verbal aussi précis soit-il. Autre conséquence louable bien que gênante : la reproduction photographique de ces créations n’est guère satisfaisante. Pour véritablement apprécier ces productions artistiques, il faut avoir l’occasion de vivre une réelle expérience contemplative. Ces pièces sont à saisir plus qu’à voir. L’œil est démis de sa fonction primordiale dans l’appréciation de l’œuvre. Le sentiment esthétique qui gagne le regardeur se fonde sur la perception de plusieurs parties du corps. Les sensibilités proprioceptives sont sollicitées. Nos ressentis émotionnels entraînent également une modification de notre position intellectuelle, spirituelle, conceptuelle. Conçues dans le monde des idées scientifiques et des équations mathématiques, ces figures qui bougent dans l’espace plastique touchent notre sensibilité universelle ; les sentiments vont au delà des émotions habituelles au monde artistique contemporain. Cela démontre encore si besoin en était que la science et l’art ne demandent qu’à se rejoindre. L’approche expérimentale n’empêche pas l’entrée en poésie.

Ce qui maintient le regardeur devant ces créations, c’est l’attente de l’instant suivant. Il cherche à anticiper le déplacement des figures dans l’espace. Pour son plus grand plaisir ce qui se déroule s’avère souvent plus surprenant que ce qu’il avait supposé. Ce qui est important c’est l’inattendu, l’effet de surprise, on ne sait jamais anticiper les mouvements suivants. Une configuration spatiale a retenu l’attention du visiteur lorsqu’il est arrivé, il reste devant la sculpture en attente de revivre cet instant perceptif qui l’a captivé. Suivant le cas, cette expectative peut durer assez longtemps. Ce sera l’occasion de vivre d’autres moments, d’éprouver d’autres émotions visuelles, de connaître d’autres plaisirs. Alors que la plupart des visiteurs des expositions ne restent que quelques secondes devant les œuvres plastiques, Elias Crespin réussit le prodige de maintenir leur attention plusieurs minutes et même de les faire revenir. Les relations entre les mouvements des formes et les équations mathématiques existent sans être explicites, sans que nous ne parvenions à déterminer les règles qui régissent les mouvements.

Ce travail avec des formes mathématiques sollicite notre perception visuelle et kinesthésique jusqu’à provoquer une curiosité sensuelle. Les phénomènes physiques sont régis par des règles invisibles. Nous captons par notre corps des structures mouvantes favorisant un imaginaire de l’espace. Ce que propose cet artiste n’est pas virtuel mais physique. Pas de symbole ou de métaphores, juste une présence d’un mouvement qui s’appuie sur la lumière pour donner à voir et à sentir les subtilités de l’espace-temps. Le spectateur s’arrête devant le mouvement, son observation active prolonge l’artefact artistique. Il n’a pas à intervenir mais il est manipulé dans sa perception par les subtils déplacements des pièces de la sculpture. Les dispositifs d’éclairage sont très importants dans la découverte de l’œuvre réelle.

La lumière glisse sur les mouvements lents des figures métalliques en aluminium, laiton ou inox. C’est elle qui fait la différence entre la perception vécue devant l’œuvre réelle et le compte rendu que peut en donner une photographie ou même une vidéo. Le jeu des ombres portées sur les murs ajoute souvent ses mouvantes subtilités comme pour 16 cuboïtes, 2014. Si sur les photographies ombres et réalités sont presque confondues, dans la réalité le regard alterne avec satisfaction les phases de distinctions et de mélanges. Les créations de Elias Crespin assument la coloration des matériaux dont ils sont constitués. Le gris métallique est le plus fréquent mais une œuvre de l’exposition de la galerie Denise René diffère. Trianguconcentricos fluo rouge, 2014, assume sa fabrication en méthacrylate et sa couleur fluorescente réagissant intensément aux rayons ultraviolets. Sous la lumière noire et la musique de Jacopo Baboni Schilingi, les déplacements de ces triangles deviennent presque magiques.

Cet artiste participe au grand mouvement des créateurs lumino-cinétiques. Mais ici l’usage de l’ordinateur n’infléchit pas la perception sensible bien au contraire, il renvoie à des sensations éprouvées dans la nature. Chacun peut faire les associations qui lui sont propres. Ces lents et subtils déplacements ordonnés peuvent aussi bien faire songer au mouvement des étoiles dans le ciel qu’à l’éclosion, vue à l’accéléré, d’un végétal. Les vécus antérieurs des regardeurs font retour, mais dépourvus de charge émotionnelle circonstancielle. Il s’agit d’une mémoire abstraite des choses sensibles, comme dans un rêve éveillé. Une rassurante étrangeté nous gagne, nous avons l’impression d’avoir vécu quelque chose comme cela il y a très longtemps ; à partir de cette petite information le cerveau a du mal à retrouver la mémoire antérieure. Nous sommes devant des réalités visuelles qui, dans un présent détaché des contingences, nous font revivre des sensations passées et nous laissent espérer un futur apaisé où les nouvelles technologies et l’art iraient de concert.

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