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Egide Viloux, la peinture dans l’espace …

Viloux 1
Viloux 1
Même si les œuvres d’Egide Viloux exposées à la Galerie Scrawitch (Paris)1 n’ont pas toutes été créées en fonction d’un lieu d’exposition, il y a eu au moment de l’accrochage, de la part de l’artiste comme du directeur de la galerie (Julien Bézille), une volonté de jouer de la tension entre celles-ci et de l’espace alloué. Ce type de créations qui s’installent dans l’espace tend à prolonger une tradition abstraite qui refuse le côté narratif ou illustratif de la peinture et à donner un souffle nouveau à cette dernière. Dans cette exposition certaines créations datent de 2009-2010 comme Fin de partie, diptyque et d’autres ont été produites pour et en fonction du lieu comme Horizon(s), 2013.

Cette installation oblitère partiellement mais avantageusement la vitrine de la galerie, proposant ainsi une transition visuelle entre l’espace interne aménagé et celui changeant de la rue. C’est aussi cette œuvre qui a donné le titre à la présente manifestation. Posé sur des demi tréteaux peint en bleu, le long caisson vert et bleu (7 m), traversé obliquement de tasseaux jaunes fluorescent est du plus bel effet.

Même si de nombreux éléments picturaux préexistaient à l’installation, l’état final de cette présentation est pensé en relation avec l’espace des lieux, volumes et caractéristiques particulières. Dans diverses créations d’Egide Viloux, on trouve au départ un détournement d’objets du quotidien (Table de négociation, 2011-2013) ou de matériaux produits par l’industrie pour d’autres usage (textiles à pois ou écossais) ; dans les deux cas la fonction est oubliée, seul l’aspect est retenu. Il peut s’agir aussi de réemploi comme pour Drops, 2013, où sur un présentoir de métal sont disposées, en taille croissante à partir du haut, six cercles de bois peints ou recouverts de tissus.

L’indice du pictural a changé. Ce n’est pas la colle qui fait le collage ; on peut faire de la peinture sans peinture, en se passant des constituants spécifiques : l’aquarelle, la gouache ou l’huile. Quelques traits me semblent cependant émerger, notamment la malléabilité : les matériaux employés ont en commun d’être facilement transformés ou détournés de leurs usages convenus. L’artiste « anoblit » des matériaux communs en les mettant en scène et banalise les constituants traditionnels attribuant un rôle nouveau à la peinture. Dorénavant chez beaucoup d’artistes qui, comme Egide Viloux, continuent à affirmer leur proximité avec la peinture, celle-ci est ce qui lie, relie, fait tenir ensemble des réalités ou pseudo réalités. Cela se constate parfaitement dans la pièce que je considère comme maîtresse dans cet accrochage : Rosalie/24 hours (2011). Devant cette œuvre on saisit bien ce qu’on peut appeler : « les nouveaux espaces abstraits de la peinture » 2.

Le plan de la toile de belles dimensions est divisé inégalement en deux étendues l’une verte et l’autre jaune fluorescent. Les motifs sont des cercles de tailles légèrement différentes distribués en apparence irrégulièrement 3 et surtout de couleurs variées : on passe de la neutralité (le noir et le blanc) à la fluorescence des jaunes, rouges et roses. Positionnement, taille et couleur installent la spatialité fictive du tableau. Bien que peints sur le même plan les motifs semblent avancer et reculer. L’effet réalité et illusion est accentué lorsque l’œil du visiteur remarque des cercles percés dans la toile tendue ; certains laissent voir le mur également blanc mais assombri par l’ombre portée, d’autres ont été obstrués par un tissu imprimé à pois blancs alignés sur fond rouge (polka dots). La thématique circulaire se prolonge hors de la toile par la présence de deux volumes sphériques, de taille et de couleurs différentes, posées sur le sol au pied de l’œuvre. Cette propension à venir occuper l’espace réel, celui du spectateur, est confortée par la présence de deux tiges de bois (tasseaux) peintes en rouge posées, devant la partie jaune du tableau entre le sol et le mur.

À partir de ces œuvres partiellement décrites, je propose maintenant de souligner quelques reconsidérations suggérées par la pratique d’Egide Viloux.

L’abstraction : Cette abstraction n’est pas déductive de quelque réel, elle ne procède pas par soustraction ou réduction. Sa préférence va à l’expansion. Elle est adaptative et/ou oppositionnelle. Il s’agit de faire jouer, ou de jouer de l’espace environnant. Il n’y a pas de recherche du neutre ou de l’impersonnel. Parfois la trace manuelle du pinceau disparaît mais d’autre fois, comme dans la peinture Fin de partie, diptyque déjà citée, les traces verticales gardent la marque d’un geste d’homme, celles-ci s’opposent à la surface readymade de la partie gauche. Pour les créations tridimensionnelles, le projet n’est pas de poser un objet volumique dans l’espace (sculpture), l’ambition est plutôt de sensualiser (par la couleur) tout ou partie d’un lieu.

Le spectateur : Il s’agit de proposer au visiteur une nouvelle expérience susceptible de générer un au delà du visible, au delà de ce qui se passe habituellement devant une image ou un tableau. Si on garde de la peinture une certaine matérialité par une présence physique d’éléments touchables, et non pas virtuels, la perception de ceux-ci se trouve modifiée par la découverte ambulatoire. Cet espace peinture propose d’aller au delà d’une vision fixe et de passer par une expérience corporelle.

Le spectacle de la peinture : La mise en espace de la peinture, sa théâtralisation, est une des manières d’accomplir la fatalité décorative d’un art qui refuse la narrativité et ne met plus en avant l’expression du moi de l’artiste. Bien qu’il s’agisse là d’une manière trouvée par la peinture de se donner en spectacle, elle ne saurait être aussi spectaculaire que bien d’autres pratiques contemporaines. L’installation picturale spatialisée tend à ne plus arrêter le regard.

L’ouvert sur l’espace est aussi une ouverture vers l’autre, l’autre individuel et l’autre en société. Ce passage du tableau, cet objet singulier qui fixe le regard, à des installations spatialisées qui oblige le regardeur à se déplacer et à choisir parmi de multiples points de vue, correspond à des transformations de la vie sociale, politique et économique. On assiste depuis quelques temps à une multiplication des événements, parfois très médiatisés comme les Nuits Blanches, la Fête des lumières, etc. qui privilégient les tendances spectaculaires des arts plastiques.

D’autres manifestations qui ont commencé par être des lieux d’accrochage des œuvres, comme L’art dans les chapelles en Bretagne — Viloux y participa en 2009 — suscitent dorénavant la production d’installations spécifiques prenant en considération les données du lieu. La peinture s’adapte à sa manière à cet objectif socialement égalitaire : le plaisir de voir du plus grand nombre. La possession est désormais réservée, pour ce genre d’installation, à une élite fortunée qui dispose d’espaces dignes des musées.

La singularité de l’artiste n’est plus liée à l’usage de certains supports ou matériaux, elle se déplace vers sa capacité à investir, avec une sensibilité de peintre, les espaces autres. La peinture a longtemps cherché à intégrer le monde dans un petit espace sous forme d’images ou par collages de portions de réalités. Cette fois elle tente de s’installer dans l’espace, sans doute pour mieux s’intégrer au monde. La plupart de ces artistes continuent à produire des œuvres bidimensionnelles qu’ils associent à leurs installations. C’est le cas dans cette exposition d’une série de sérigraphies (format 40x30 cm) réalisées à partir de quelques motifs usuels de l’artiste : cercles pleins ou évidés, petites ponctuations régulières, quadrillages souples, etc. En changeant l’ordre d’impression, le choix des couleurs, en jouant sur des caches on obtient un très grand nombre de réalisations différentes, avec chaque fois des singularités d’espace et de composition. La contemplation attentive du mur où sont accrochés différentes configurations est très réjouissante.

C’est d’ailleurs ce qui ressort de la visite d’une exposition d’Egide Viloux, la multiplication de plaisirs sans contraintes. Tout y est : la forme dessinée, la couleur rayonnante, l’espace réel et fictif, la force et la subtilité, la maitrise et la liberté, le sentiment et la pensée. What else ?

2 Cette formule a déjà été employée dans l’introduction du dossier de la revue Ligeia, numéro 37-40, 2002, pour qualifier un ensemble de pratiques artistiques contemporaines. 3 En fait les cercles colorés qui ont l’air d’être jetés au hasard (effet semis) suivent un ordonnancement calculé, des trajectoires en lignes structurent l’espace, mais dès qu’une ligne de trois points est lisible, les suivants ou les précédents rompent le suivi du mouvement.

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++INFO++
Galerie Scrawitch 6 bis rue de l’ameublement 75011, Paris, jusqu’au 9 mars 2013.

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