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Dévoilement du massacre

A propos des peintures récentes de Richard Conte

Bestialité de la guerre, 160 X 200 cm, Acryl et paillettes. 2022
Bestialité de la guerre, 160 X 200 cm, Acryl et paillettes. 2022
La peinture de Richard Conte est habitée de figures équivoques, souvent intermédiaires entre les humains et les animaux. Ceux-ci, qu’ils soient réels ou imaginaires y sont prédominants. Leurs relations sont souvent ambiguës ; violence et tendresse cohabitent et diverses formes d’attachements y sont représentées… Mais le peintre reste toujours conscient des sources et conséquences humaines et artistiques de ces interactions.

Voir en ligne : http://www.richardconte.fr

Dans sa préface à Rêves de bête (La Part de l’œil, 2024), Michel Guérin précise : « La peinture sort de son ventre des êtres hybrides aux postures souvent duelles – l’étreinte laissant parfois indécidable s’il s’agit d’aimer ou de tuer. » La dimension morbide est d’abord assumée dans l’empathie à la souffrance animale que l’artiste revendique au début du même essai : « Toutes ces bêtes nous regardent qui nous renvoient au veau pas même étourdi au bout du crochet, à l’oiseau englué, aux "écrasés" des camions... Bref au silence assourdissant autour des bêtes qui crèvent. » 

Par ailleurs le peintre reconnait volontiers la prégnance du décès de certains de ses proches, humains ou animaux domestiques, sur la mise en œuvre de toiles consécutives à ces chocs émotionnels et devenues témoins de ces disparitions.

En 2019 suite à une maladie grave Richard Conte entame une psychothérapie. Ce n’est qu’au cours d’une séance toute récente que lui remonte à la conscience un drame historique vécu à l’âge de deux ans en Algérie où il est né, plus précisément à Philippeville, aujourd’hui Skikda et refoulé depuis.

Les massacres d’août 1955 dans le Constantinois, dits également massacres de Philippeville et d’El Halia, ou insurrection du 20 août 1955, sont des tueries perpétrées par les indépendantistes du FLN puis, en représailles, par l’armée française et des civils pieds-noirs armés, qui ont touché toute la région. Selon l’historien Benjamin Stora « 171 Européens civils ont été tués, et près de 10 000 musulmans ».

Le père de l’artiste, prévenu des événements qui allaient se produire dès midi ira chercher en urgence son épouse à son travail, accompagné de Richard. N’ayant pas le temps de rentrer chez eux à cause du danger imminent, la famille se réfugie Chez Mimon, le café du club de football où jouaient le père, sous les arcades de la rue Nationale. Ils passent ainsi une journée d’angoisse avec d’autres clients au sous-sol. Quand enfin le soir ils se risquent à sortir, les rues sont jonchées de cadavres… Lors de sa séance de thérapie, l’artiste retrouve confusément la mémoire, il a des sortes de flashs de corps au sol. On apprendra d’ailleurs plus tard qu’une cousine du père, assassinée dans des conditions atroces, compte parmi les morts de la mine d’El Halia, tristement célèbre. il réalise alors que les figures animales échouées de ses peintures sont une façon de masquer les cadavres allongés qu’il a dû enjamber. Les paillettes, l’or et l’argenté, les couleurs fluos des tableaux plus anciens n’étaient que les parures kitsch de la mort refoulée. Ce qu’il a appelé "les animaux malades de l’humain" étaient en fait les victimes des cruautés humaines comme cela arrive tous les jours aux animaux pour des raisons diverses (boucherie, sacrifice ou pure cruauté, comme le montre Elisabeth de Fontenay dans Le silence des bêtes (Fayard, 1998).

En tant que critique, l’Histoire coloniale me rattrape une fois de plus, après m’être consacré aux Legs d’Algérie développés par Louise Narbo , Stéphane Léage et Dominique Mérigard publiés par Alin Avila et au génocide gitan grâce à mon essai D’intimes cénotaphes gitans chez L‘Harmattan, les peintures de Richard Conte me font prendre connaissance de ce massacre, moins médiatisé encore que d’autres événements de cette guerre. C’était pourtant, selon les Historiens, le vrai commencement de la guerre d’Algérie, quand le FLN décide de produire une fracture irréductible entre les Algériens et les Français.

On peut relire aussi à la lumière de ce traumatisme inaugural une des pratiques originales de Richard Conte : ces liasses de 192 pages initiées en 2019, accumulation quotidienne de « formanimales » sur ces feuilles de papier-coton, en livre d’artiste. Peut-on y voir des funérarium en miniatures ? Parfois il en extrait une double page pour construire un diptyque de grand format. Du peuple des allongés, on passe ainsi de la simple sépulture à la dimension d’un mausolée.

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