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De l’autre côté de l’Atlantique, Miami

Depuis le succès d’Art Basel Miami Beach, la scène artistique s’est rapidement développée dans le Wynwood District, évoquant l’histoire de l’urbanisme de la ville, impulsé à chaque croissance par des investissements privés.

Ce petit coin de « paradis » constitue depuis toujours un lieu de plaisance et regroupe de nombreuses infrastructures d’accueil pour touristes et people en mal de soleil en plein hiver. C’est dans ce contexte que s’inscrit la foire Art Basel Miami Beach, ABMB, 4/7 décembre 2007, ayant fait le pari fou de créer-là une oasis de l’art contemporain. Sam Keller, le directeur de l’ABMB, explique - accompagné du galeriste français Emmanuel Perrotin - dans un interview qu’il donne à la revue Art Basel Miami Beach que la décision d’implanter l’événement dans la ville s’est fait en corrélation à la crise du monde de l’art dans les années 90. La version Miami de Art Basel devait proposer tout ce qu’il y a de plus dynamique, de « qualité », d’événements « cool and nice », où les expositions s’alternent avec les cocktails et les soirées dans les nightclubs. De jeunes pionniers, à l’instar d’Emmanuel Perrotin, répondirent à ce pari. Emmanuel Perrotin explique « The Art Basel concept is not to do local or national art fairs but to establish a truly international, global platform. […] Miami was good place to bring people together for various reasons. North Americans and Europeans like to come here in winter, obviously. Latin Americans feel at home here. Even Asians like it. And Miami is special, it has its own character, which is also important.” Sam Keller poursuit : “People didn’t make public statements about it, but the busisseness after 9/11 and the art world was depressed. People weren’t travelling, museums and galleries were cutting back on shows, collectors and directors worried. So ABMB certainly helped the art world, giving a push to the market helping psychologically.” Cette foire eut un impact considérable sur la vie artistique de la ville : plus de galeries (aujourd’hui une cinquantaine), plus de collectionneurs, plus d’artistes résidant là profitant de la venue de nombreux galeristes et collectionneur souhaitant visiter des ateliers durant le temps de l’ABMB. Sam Keller exprime dans le même entretien le souhait de vouloir créer un autre événement, peut-être en été, pour continuer sur le même élan, car c’est bien à cela que se confrontent les personnes vivant à Miami : que faire après l’ABMB pour perpétuer cette effervescence artistique et sociale ?

Le Miami Art museum, à l’occasion de la foire a inauguré une grande exposition rétrospective intitulée The Killing Machine de Janet Cardiff et George Bures Miller, artistes primés à la Biennale de Venise en 2001. Dispositif mécaniques, installations mêlant le son et des projections vidéos, force le regard à pénétrer dans l’univers inquiétant des deux artistes. C’est alors toute une machinerie qui se met en place pour capter, chez le spectateur, tout ce qui d’habitude échappe à l’attention portée à l’œuvre d’art. Par exemple, The Paradise Institute se présente comme une petite salle de cinéma où l’on est « piégé » durant une quinzaine de minutes. Trois ou quatre rangées de sièges rouges délimitent la profondeur de cette boîte tandis qu’une maquette d’un théâtre, autres rangées de sièges mais miniatures, en prolongent la continuité. Le spectateur s’installe, muni d’un casque audio, face à l’écran. Le film commence mais peu à peu, à la bande sonore de la vidéo se mêlent des bruits parasites venant de cette salle fantôme. On se retourne, on cherche du regard les sources de ces sons collatéraux mais, finalement, tout n’est qu’illusion, tout provient des mêmes écouteurs : chuchotements, commentaires, bruits de fracas comme si des personnes étrangères venaient tambouriner la boîte dans laquelle on se tient, conversations latérales indiquant que le dispositif présenté excède le traditionnel dispositif cinématographique. Le frisson des voix que l’on a l’impression de sentir au-dessus de notre épaule et qui résonne étrangement avec l’inquiétant murmure intérieur de nos pensées vient rencontrer l’histoire du film, un homme sur lequel des expériences médicales vont être réalisées. Le souffle de l’autre se pose sur soi, il est emprise et relève de la machine, de tout un appareillage technique qui sonde, inspecte, observe du coin de l’œil. Et c’est certainement là qu’est le tour de force des deux artistes. Si de plus en plus l’art témoigne d’une intériorité et se nourrit des réserves inconscientes des artistes, il fallait bien pouvoir faire jaillir la puissance dérangeante que l’on sent en soi, l’emprise de l’autre. Car il y a toujours un autre versant à la muraille de la solitude, un autre versant pour un soi divisé, morcelé, en proie aux différents dispositifs techniques, l’ombre de l’autre. Avita Ronell, dans son Télephone book, technologie, schizophrénie et langage électrique, reconnaît dans l’utilisation des objets techniques et particulièrement le téléphone, l’appel d’une puissance maternelle. Si nous décrochons anxieusement le combiné téléphonique, c’est que nous nous plaçons dans une attente, dans la certitude que cette voix nous rattrapera un jour. « Du fait de ses coupures de lignes, de ses catastrophisations, le téléphone a été associé à une force maternalisante. Or, quand le deuil est transi par une idéalisation et une intériorisation de l’image maternelle, qui implique sa perte et le retrait du maternel, le téléphone maintient cette ligne de déconnexion tout en dissimulant la perte, agissant à la manière pacificatrice d’une tétine. » (Paris, Bayard presse, p. 116). Ainsi, dans l’œuvre des deux artistes peut-on déceler une importante part faite au son, aux vieux combinés téléphoniques, aux gramophones, aux micros cachées, aux disques vinyls, venant savamment se substituer aux blancs et aux temps morts que proposent les images vidéos. L’exposition a remporté un large succès, elle apporte une réflexion sur notre rapport à l’image cinématographique et permet au grand public de pouvoir appréhender facilement la création contemporaine. http://www.miamiartmuseum.org/exhibitions-07-10-21-cardiff.asp

Art Basel Miami Beach a également entraîné dans son sillage une exposition au Moore Space, consacrée à la jeune création française : Adel Abessemed, Saadane Afif, Brice Dellsperger, le collectif Claire Fontaine, Richard Fauguet, Tatiana Trouvé, Fabien Verschaere, Mrzyk et Moriceau, Mathieu Mercier, Loris Gréaud… Regroupées sous le titre « French Kissin’ in the USA », les œuvres proposées nous font voyager au travers d’univers d’artistes réalisant une séduisante vitrine de la scène française. Si une vidéo d’Adel Abdessemed proposant une succession d’écrasements/explosions de canettes de coca-cola succède à une pièce de Loris Graud, Illusion is a Revolutionary Weapon, présentant une arme encastrée et « rangée » dans un panneau à la manière d’un bas-relief, la critique que peuvent induire ces œuvres ne semble tenir lieu ici que de légère impertinence, teintée d’humour, face à la politique internationale des US. http://www.themoorespace.org/

Ce qui vient à frapper lors des visites des galeries du Wynwood Art District, c’est l’omniprésence de la peinture figurative, de toiles jouant de la gestualité picturale, de l’empâtement ou de la coulure. « I think Art Basel Miami Beach reflects the conservative times we are living in, and as thus is showcases more established art works since that is what the big collectors and museums usually look for. It is interesting to see a correlation between the period after 9/11 and the period after 1915 as both share what Cocteau called the “Rappel à l’ordre”, a Return to Order, heralded by Saatchi’s “The Triumph of Painting”.” analyse Paco Barragan (co-commissaire d’exposition de “The Expanded Painting Show” durant ABMB) durant un entretien qu’il donne au Wynwood Art Magazine. L’artiste Hernan Bas, présenté par des collectionneurs dans leur propre centre d’art, le Rubell Family Collection, polarise cette tendance et se tient actuellement comme l’artiste local le plus en vogue. Ses peintures rassemblent un imaginaire issue de la littérature romantique, « dandysme » dit-on de ses références. Se dispersent par groupe de deux ou trois, ou bien encore esseulées, des silhouettes blanches faisant face à la nature et dont les contours s’échafaudent avec la touche du paysage, facture parfois délicate, parfois exagérément maladroite, fil narratif qui se déploie presque jusqu’à l’écoeurement. Peut-être sans remonter jusqu’au retour à l’ordre de l’entre-deux guerres, peut-on apercevoir depuis Miami le succès de la peinture figurative qui envahit le marché de l’art en plein essor des années 80… Le public de Miami aime à saisir immédiatement l’œuvre qui se trouve en face de lui. Comme un déclic, elle doit réveiller l’étincelle qui fait qu’on est « dans le coup ». Toutes ces mythologies qui s’étalent et s’égrènent au rythme des salles de l’exposition ne semblent pas tant prendre source dans un éclectisme passéiste que dans un présent forclos, rivé sur un monde de l’art et sur sa société jet-set. La peinture devient l’arène de toutes ces aventures mythologiques qui se font et se défont, dans un rapport exclusif entre le monde et soi. http://www.saatchi-gallery.co.uk/artists/hernan_bas.htm

Et ceci n’est-ce pas ce qui a déjà eu lieu dans le cinéma qui, dans les années 80, avait bénéficié de la large diffusion des Majors et du retour de la figure du héros sous l’ère reaganienne ? Frédéric Gimello-Mesplomb écrit : « A partir de 1984, toute la production commerciale va s’aligner sur ces quelques principes de base : revalorisation morale d’une Amérique qui a perdu la confiance dans le rêve américain, reprise du héros inébranlable capable de corriger les erreurs de l’histoire par sa simple puissance physique et militaire, chorégraphie d’une violence expiatoire légitimée par la présence d’un ennemi étranger extrêmement dangereux (les Russes, les Cubains, les Colombiens, les Arabes) contre qui il est nécessaire d’employer la force. N’est ce pas là, certes de manière hypertrophiée, les quelques promesses idéologiques de la révolution reagannienne ? L’accomplissement total de ce genre qu’on nommera bientôt film d’action se fait en 1984 et 1985, les deux années d’apogée de la politique de Reagan, où l’économie s’est redressée, où la fiscalité a effectivement baissé, où le réarmement promis pour se défendre contre l’URSS s’est effectué dans les temps. » (http://fgimello.free.fr/enseignements/metz/histoire_du_cinema/cinema_americain_reagan.htm)

Repli autistique vers la mythologie ? L’art actuel à Miami ne peut pourtant s’y résoudre tant la ville intègre une diversité et une mixité : présence de l’art contemporain sud-américain, personnes issues de différentes nationalités et horizons, initiatives de galeries et de centres d’art voulant proposer quelque chose d’autre. Au Locust Project, une exposition de Graham Hudson propose une structure architecturale qui intègre le facteur temps par l’inclusion d’ampoules lumineuses et d’électrophones en rotation. A la Diet Gallery, l’artiste Richard Höglund expose des dessins abstraits dont l’édification n’est pas sans rappeler la construction du langage, axe sémantique et syntaxiques symbolisés au travers des lignes, des plans et des courbes de graphite noire. Deux expositions qui ont évacué la narration au profit de recherches plastiques vers de nouveaux modes d’agencement et de construction. http://www.locustprojects.org/physical/current/index.html http://www.gallerydiet.com/

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