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Contrepoint (III) De la sculpture...

Regards d’artistes contemporains sur la sculpture classique.

L’art contemporain revient au Musée du Louvre avec la 3ème édition de Contrepoint. Onze artistes investissent le département des sculptures et renouvellent notre approche des collections et plus globalement de la sculpture classique .

Cette nouvelle édition de Contrepoint, toujours sous le commissariat de Marie-Laure Bernadac, en est peut-être le meilleur cru en dépit de la réussite des deux premières versions, l’une à travers tout le Musée du Louvre et la seconde dans le département des objets d’art. Elle entraîne à nouveau le pas du visiteur familier du Louvre vers le département des sculptures et en donne une approche moins figée, plus excitante, enrichissante et ludique au visiteur novice. Les deux monumentales cours Marly et Puget, habituellement très minérales et arides, s’en trouvent ré-humanisées. Visibles depuis le passage Richelieu comme vitrine d’accroche à la visite du musée, elles lui confèrent une image dynamique. Confronter la sculpture classique à quelques créations contemporaines, pas forcément sculpturales, engage le public à réfléchir à ce mode d’expression plastique à travers les siècles. Cette réflexion peut passer par le comique avec notamment les deux vidéos The Birthday Boy (2003 – 2004) de Robert Morris qui reviennent de manière ironique sur l’histoire de l’art et la notion de chef d’oeuvre. Situées à quelques mètres des Esclaves de Michel-Ange, elles offrent une re-lecture idéologique et politique de la sculpture de la Renaissance.

Taille, modelage ou assemblage

Si on reste au plus près de l’étymologie du terme sculpture, sculpter revient à donner forme à quelque chose par enlèvement de matière. Une sculpture traditionnellement est une forme d’expression artistique en trois dimensions, obtenue par taille, modelage ou assemblage. Contrepoint donne à voir avec le travail des artistes choisis, de mouvances artistiques et de générations différentes, tous représentatifs de la sculpture contemporaine, l’emploi des trois techniques classiques. Les œuvres de Gloria Friedmann, Giuseppe Penone ou encore Didier Trenet sont à ce titre exemplaires. Une des installations qui semble attirer le plus le public et les rafales d’enregistrements photographiques est celle de Gloria Friedmann, Les Contemporains (2007). Il s’agit de 18 personnages en pied, modelés de plâtre laissé blanc, chacun vêtu d’un long manteau, d’un pantalon et de chaussures. Ils portent tous une horloge en fonctionnement au niveau du visage. Cette forêt de personnages désarçonne le visiteur et provoque un malaise. Retour de chacun sur le temps qui passe face aux oeuvres du musée à vocation éternelle. Ces portraits invisibles occultés par le temps renvoient également chacun à sa condition d’être de passage sur terre, qui ne laisse aucune trace. Le côté clinique de l’installation, due à sa blancheur et à son anonymat, renforce la drôle d’impression éprouvée. Quelques marches plus bas, L’Arbre de 10 mètres (1989) de Giuseppe Penone frappe par sa tactilité dans l’espace minéral de la cour Puget ; Tactilité due au matériau employé, le bois, malgré la sécheresse de la création. Il ne s’agit pas ici d’ajouter de la matière ou même de sculpter une forme mais plutôt par soustraction de la matière tronc de révéler la mémoire de l’arbre en faisant émerger les branches naissantes. Giuseppe Penone se rapproche ainsi, comme l’explique Marie-Laure Bernadac, de la conception michelangelesque selon laquelle le sculpteur retrouve et révèle la forme déjà contenue dans la matière. "L’arbre est une sculpture extraordinaire, capable de garder en soi la mémoire de sa croissance, de sa forme originelle et évolutive. Je ne fais que révéler la forme dans la matière, je lui redonne sa vitalité" - Giuseppe Penone.

Matériau

Un autre élément essentiel de la sculpture est le matériau employé pour sa réalisation. Dans Contrepoint sont convoqués les matériaux classiques de la sculpture tels que le marbre par Luciano Fabro, le plâtre par Gloria Friedmann, le bois par Richard Deacon. D’autres matériaux employés classiquement sont ici employées de manière novatrice, tel que le métal par Anish Kapoor. Mais certains artistes emploient aussi des matériaux contemporains : Elisabeth Ballet la résine, tandis que Jacques Vieille adopte le végétal et Didier Trenet assemble les matériaux comme dans la sculpture moderne. Il intervient directement avec Douce Douche (2007) sur une œuvre de la collection du Louvre. Enveloppant la Femme voilée de Corradini d’une pluie de tubes de cuivre, il souligne le drapé mouillé qui recouvre la femme. Il joue ainsi avec humour – bassine métallique et boules de pétanque sont convoquées – sur la sensualité du drapé qui révèle le corps féminin et du matériau délicat qu’est le marbre.

Iconographie et Symbolique

L’iconographie dans la sculpture classique est également déterminante comme dans la sculpture contemporaine, même si elle l’est aujourd’hui de manière moins codifiée et plus en filigrane. Au fond de la cour Marly pendent au-dessus de la tête du visiteur les faux menaçantes de Claudio Parmiggiani, réunies sous le titre Ex Voto (2007) et installées dans la salle des gisants et des rites funéraires. N’importe quel visiteur du Louvre confronté au tombeau de Philippe Pot ne peut rester indifférent et percevoir le macabre. Claudio Parmiggiani évoque ces sensations par l’exposition de dizaines de faux de facture ancienne, la faux étant symbole de la mort dans l’iconographie médiévale. Il décrit "Une sorte de triomphe de la Mort. La présence tangible de ce sentiment. Un "dialogue"... pas uniquement avec les oeuvres qui habitent la salle mais un dialogue avec le sentiment et l’esprit du lieu. Les faux devraient être suspendues comme nous-mêmes sommes "suspendus". Une oeuvre donc comme une ombre". Richard Deacon s’intéresse également à l’iconographie. Garden (2007) fait explicitement référence par ses douze piliers de bois torsadé et verticaux aux arbres du jardin de Gethsemani au Mont des Oliviers, dans lequel Marie-Madeleine découvrit le Christ ressuscité. Mais ce qui frappe le plus lorsqu’on aperçoit l’œuvre de Richard Deacon c’est sa beauté, fluide tel un ruissellement. De même on est frappé par la beauté gracieuse de la Sainte-Marie-Madeleine de Gregor Erhart toute proche. On ressent la proximité formelle entre les deux œuvres et comment la fantastique chevelure sculptée au XVIème siècle a pu envoûter l’artiste du XXIème. Jacques Vieille avec Charlotte des Bois (2007) a, dans un autre registre, travaillé à l’iconographie de la sculpture de jardin non pas en créant une nouvelle sculpture mais en concevant une installation en écho à celles exposées. Il a ainsi fait courir des fraisiers parmi un ensemble de trois personnages sculpté par Antoine Coysevox et dédié à la forêt. Par l’emploi d’une technique de culture hors-sol, il souligne la minéralité de la cour Puget (renforcée par l’exposition de quelques arbres frigides en pot) en faisant apparaître une végétation presque luxuriante, logée dans de longs tuyaux blancs et formée d’un amas de feuilles vertes au sein desquelles pointent d’aguichantes fraises rouges - en introduisant des éléments naturels au sein du musée mais de manière clairement artificielle, il donne à réfléchir sur les rapports entre nature et culture et sur tout le questionnement artistique y ayant trait depuis la naissance de l’art. Effectivement, la symbolique de la fraise concerne, entre autres, la tentation et le plaisir d’amour, dit éphémère. Alors même que la symbolique sexuelle est au coeur de nombreuses sculptures classiques, l’exposition Contrepoint montre qu’elle traverse également la sculpture contemporaine. La composition ornementale de Didier Trenet Voulez-vous vous lever (2007) en est le reflet libertin tandis que Cul de ciel (2006) de Luciano Fabro évoque immanquablement une pénétration. Un fût de marbre poli semble enfoncé dans un autre élément également en marbre mais laissé brut. La sculpture représente une carte du ciel roulée et fichée dans un étui. La simplicité formelle de Cul de ciel contraste avec le faste et la monumentalité des quatre bronzes provenant de la place des Victoires voisins tandis que son horizontalité joue avec la verticalité de l’oeuvre de Penone - alors même qu’à quelques centaines de mètres de là, dans le jardin des Tuileries, s’épanouit une autre création de G. Penone, Arbre des Voyelles (1999 - 2000), cette fois-ci tronc à l’horizontale. On sait que dans la sculpture la verticalité est récurrente. Associée à celle-ci, le côté phallique, qu’on retrouve dans le terme "érection" d’une sculpture et dans le côté fastueux et monumental de nombreuses créations sculpturales, entre autres celles commémoratives qui jalonnent l’espace urbain ou symbolique(s) d’un pouvoir généralement politique. Anish Kapoor a choisi d’aller au delà du département des sculptures en intervenant dans le département des Antiquités orientales, tout en dialoguant toujours avec la statuaire et sa dimension symbolique. Artiste natif d’Inde, l’origine de la sculpture se situe selon lui en Orient. C-Curve (2007) est une gigantesque feuille d’acier poli qui prend la forme, comme son nom l’indique, d’une courbe réfléchissante. Les miroirs ainsi produits sculptent l’espace et renvoient l’image des symboles de pouvoir et de religion du décor monumental de l’époustouflante cour Khorsabad en les animant, leur insufflant presque un souffle de vie étrange. A l’égal de la création de Gloria Friedmann, celle d’Anish Kapoor remporte les suffrages des visiteurs du Louvre qui s’amusent à se mirer déformés à côté des reflets des taureaux ailés.

Muséographie

Artifice extérieur et pourtant incontournable de la sculpture classique : le socle, comme le démontrait Rodin, est un des éléments clés de la « plus-value » donnée à une sculpture. Deux des cadrages de lumière de Michel Verjux soulignent des socles, et par là même l’importance de leur fonction. Plus globalement, toute la mise en scène de la sculpture concourt à la façonner et à l’offrir au regard de celui qui l’observe. La focalisation de la lumière sur l’oeuvre en est un autre élément. A ce titre, la dénomination employée par Michel Verjux Quatre échantillons en Contrepoint (2007) est intéressante. Michel Verjux insiste à propos de ses sculptures immatérielles créées pour le Louvre sur la mise en lumière de lieux de passage ; il explique "La notion de passage est l’un des éléments constitutifs de mon travail artistique. Eclairer, c’est faire apparaître ; c’est faire passer de la non visibilité à la visibilité. Et je suis particulièrement attentif aux lieux de passage : portes, fenêtres, couloirs, puits de lumière, etc. Mais les points de vue, les perspectives sont aussi, selon moi, des passages, des traversées de l’espace, visuellement parlant ... Mes projections pour "Contrepoint III" constituent des échantillons prélevés qui indexent et exemplifient ceci ou cela, selon ce qu’elles éclairent...". Autre moyen de mise en scène de la sculpture : la mise sur socle et la disposition de la sculpture par rapport au regardeur. Elisabeth Ballet joue sur la muséographie des sculptures avec sa création Bump Piece (2007). Elle modifie en effet la proposition de présentation des conservateurs du département des sculptures en disposant quatre statues du parc de Marly les unes vers les autres, réunissant ainsi dieux et nymphes en un conciliabule. Au centre de cette nouvelle assemblée qui se tient dans la cour Marly, un perchman plus vrai que nature semble enregistrer les communications alors rendues possibles.

Le perchman d’Elisabeth Ballet pourrait être la conclusion métaphorique de Contrepoint en ce sens qu’il donne une nouvelle parole à la sculpture classique et renouvelle le regard que le public porte sur elle. Contrepoint III procure ainsi un certain plaisir au visiteur, tantôt esthétique, tantôt réflexif, tantôt ludique, et c’est ce qui en fait sa réussite. Il est également à souligner que le repérage du visiteur dans les salles est beaucoup plus aisé que dans la première édition de Contrepoint.

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du 5 avril au 25 juin 2007 Département des Sculptures et des Antiquités orientales Musée du Louvre
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