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Contre pour... À la recherche d’une liberté communale

A propos d’Arman Grigoryan

My defeat
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Nazareth Karoyan est le président de l’AICA – Arménie. Il est l’un des commissaires du pavillon arménien de la prochaine Biennale de Venise. Il nous parle ici du travail d’Arman Grigoryan, artiste emblématique de la scène arménienne contemporaine. Vidéaste, peintre, performer, enseignant, celui-ci s’est fait connaître par son engagement politique. Il a notamment participé à la « DVD revolution » lors des dernières élections et avant cela, a présenté une émission sur la chaîne de l’ex-télévision culturelle arménienne « AR TV ».

Voir en ligne : http://www.aica.am/

Qu’est-ce que l’art ? Qui est l’artiste ? Le travail artistique d’Arman Grigoryan tourne autour ces deux grands axes de questionnement : Pour avoir un accès aux réponses possibles, il est préférable de suivre les pratiques qui traversent ses activités artistiques que les discours dont ses pièces regorgent. L’idée qu’on peut y puiser est simple. L’art, par sa nature, n’est pas une chose en soi. C’est seulement un vide et, conséquemment, un libre espace où un artiste peut se permettre de dire et faire tout ce qui est lié à sa personnalité et tout ce qui est en rapport avec la réalité qui l’entoure. L’art est le seul endroit où chacun peut se permettre de dire et de faire des choses qui ne pourraient pas se faire dans d’autres domaines de la vie.

Cette ontologie de l’art prévoit une place privilégiée pour le sujet. N’étant que rien, qu’une place libre, l’art est en même temps un moyen général qui nous permet de produire notre subjectivité et d’être avec nous-mêmes. Mais être avec soi ne signifie en aucune manière refuser ou exclure quelqu’un d’autre. Arman Grigoryan est convaincu qu’il ne faut pas chercher la liberté dans l’isolement. Il est contre cette solitude ascétique qui portait l’artiste romantique. Être avec soi signifie, pour lui, être avec les autres.

La démarche qu’il effectue sur ce chemin est inattendue. Dans sa relation à la réalité, ce n’est pas lui qui va à sa rencontre, mais il lui permet d’envahir son habitat avec toutes sortes de discours et de médias hétérogènes. Ouvrant la porte à ces manifestations sonores, l’artiste, lui, sort par la fenêtre afin de suivre le spectacle de l’extérieur. Par ce déplacement, ce dédoublement symbolique, il crée un sujet, une instance collective et un narrateur virtuel doté du rôle de celui qui raconte ou décrit. Comme si ce n’était pas lui mais un intermédiaire ou un de ses représentants qui parle, l’histoire de la modernité avec toutes ces articulations (les styles artistiques et les pratiques culturelles, les doctrines et les théories psychologiques, les discours politiques et les modèles de comportements sociaux) se représente.

Dans une de ces vidéos de la fin des années 90, il dit « Je suis un peintre, je vais peindre votre portrait », et poursuit une énumération aux allures surréalistes....

Je suis un écrivain. Je suis pour la peine de mort. Je suis un conducteur de tracteur, Je suis un monteur. Je suis un cosmonaute, j’aime manger des glaces. Je suis un travailleur, à un moment donné l’avenir m’appartenait Je suis un pilote. Je suis un marin, j’ai le mal de mer. Je suis un détaillant, c’est la limite de mes rêves. Je suis un médecin, je vais vous faire une piqûre. Je suis le spécialiste en chef du département de l’art du Ministère de la Culture, des questions de la Jeunesse et du Sport en Arménie. Je suis Gouverneur de province, j’ai une jeep....

A travers ce défilé des rôles de spécialistes, Arman Grigoryan inaugure toute une galerie de portraits et un panorama des désirs sociaux assimilables à l’époque soviétique et postsoviétique. Il mêle ces aspirations, propres à une société où l’homme pourrait rêver d’atteindre les plus hauts sommets de l’épanouissement social, à ceux d’une autre société, dans laquelle les limites des rêves d’un individu n’atteignent que la figure d’un détaillant, où les vertus de la personne ne sont prouvées que par la position qu’il occupe et la propriété qu’il possède.

On pourrait croire qu’il y a dans cette vidéo, créée dix ans après la chute de l’Union Soviétique, une certaine nostalgie pour un pays faisant face à de nouveaux enjeux, qui consistent à dépasser la division des classes sociales. Comment se fait-il qu’un artiste, qui ne faisait que revendiquer la liberté, l’indépendance de l’individu par ses actions et interventions publiques, puisse prôner les vertus d’un pays qui n’encourageait guère l’individualisme, prescrivant sa soumission aux intérêts collectifs ? Comment le héros des histoires les plus bruyantes du milieu de l’art arménien soviétique, l’idéologue et le porte-parole de « 3ème Étage », mouvement artistique majeur de l’époque de la Perestroïka, puisse éprouver une nostalgie envers le passé soviétique ? Est-ce bien de la nostalgie dont il s’agit ? Ou un autre sentiment ?

Pour répondre à ces questions, il faudrait placer sa création artistique dans le contexte historique dont elle est contemporaine. Le dernier quart du XXe siècle fut la période où le système politique issu de la deuxième guerre mondiale est entré dans une ère de profonde transformation. L’Occident était entré dans l’ère du néolibéralisme. La démocratie, le marché libre et les droits de l’homme sont venus remplacer les tâches de la production massive industrielle et de l’organisation rationnelle de la vie sociétale. Après avoir tenté de combattre le totalitarisme dans des années 50 -60, l’Union Soviétique a vécu à son tour la dépréciation des ses idées. La propagande de la construction d’une société, n’étant plus accueillie autrement que comme une imposture, l’avait poussée dans la voie de la corruption, précipitant sa dégradation finale. La chute du mur de Berlin a mis fin à la guerre froide et l’encombrement de l’URSS ̶ celui d’un monde bipolaire. Parmi d’autres républiques soviétiques, l’Arménie elle aussi s’est noyée dans le chaos économique et social. L’abolition des relations administratives et économiques ayant été sévèrement décrétée et contrôlée, la situation s’est aggravée, tant à cause du conflit ethnique que de la guerre avec le pays voisin. En lieu et place des relations sociales celles de la politique et du marché se sont avancées. L’individu a retrouvé avec enthousiasme les droits dont il était dépossédé. La politique et le commerce sont devenus des domaines principaux de la production du sujet. Articulée au sens propre de la politique et du commerce, cette production a déclenché une concurrence, une lutte pour le pouvoir, agrégeant d’anciens liens sociaux-professionnels, excluant pour longtemps toute collaboration.

Arman Grigoryan était obligé de reformuler les enjeux de sa création en les conjuguant à ces changements historiques. Dans les années 80, c’était l’opposition à l’hypocrisie idéologique soviétique que le régime politique encore tout puissant pouvait imposer. Ensuite, dans la deuxième moitié des années 1990 et en 2000, elle fait face aux contraintes politiques et aux ’mass media’ qui retournaient leur pouvoir contre l’individu. N’ayant pas de hautes idées sociales, privés d’imagination, mentalement pauvres et primitifs, ils ne faisaient que produire des discours nationalistes. C’est suivant ces reformulations que Grigoryan agit, d’une manière indirecte, impliquant lui-même différents médias (peinture, assemblage, vidéos, textes). Ses actions sont plutôt des interactions et des re-actions, des reculs, des dérogations. Tous ses mouvements se focalisent autour de la quête des issues, des ouvertures, des espaces libres. Toujours militant pour la liberté individuelle, les hétérotopies qu’il crée sont dédiées aux liens entre les générations, à l’Histoire et à la mémoire de l’art sur elle-même. Ce sont aussi des espaces où les individus peuvent se trouver les uns les autres et créer des associations et communautés libres. Des lieux où l’on peut embrasser des rêves individuels et des utopies sociales du bonheur collectif.

« Le mot arménien ’ARVEST’, ’art’, signifie aussi ’artificiel’. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où, dans un certain sens, tout est fait par l’Homme et il me semble que la créativité doit jouer un rôle plus important dans des questions comme celle de la garantie, de la transparence non liée à la communication. Même si l’artiste et son œuvre n’ont pas une influence directe sur les processus sociaux, l’art continue d’être le meilleur instrument de l’ouverture en libérant l’esprit humain. Cela concerne également une occupation aussi ancienne que la peinture à la main. J’aime souvent mentionner que mon art me donne l’occasion de retourner dans le passé, pour que je puisse y effectuer des modifications en faveur de l’avenir », dit Arman Grigoryan. A une époque de marchandisation et de fétichisation de tout et de toute chose, il tente d’élever la place de l’art parmi d’autres champs d’activités humaines et de défendre, en quelque sorte, la fonction anthropologique de la production du sens, à la fois symbolique et sociale.

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