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Constellations paysagères : entre chose mentale et sentimentale

Leonora Bisagno, de la série paesi vari, 2011
Leonora Bisagno, de la série paesi vari, 2011
Deux magnifiques expositions autour de la notion de paysage, de territoire, de typologie et de topographie ouvrent l’année 2012 au Centre Nei Liicht et au Centre Dominique Lang à Dudelange. Un travail photographique de Marco Signorini sous le titre Earthheart occupe l’espace de la Nei Liicht, lieu qui prévilégie la photographie contemporaine, alors que les murs du Centre Dominique Lang hébergent les artistes Leonora Bisagno et Claudia Passeri avec leurs installations et œuvres mixed media intitulées Un ciclone tropicale nell’emisfero boreale.

Voir en ligne : www.galeries-dudelange.lu/

Le titre poétique Un cyclone tropical dans l’hémisphère boréal annonce les dimensions entropiques et hétérotopiques du propos des deux artistes qui provoquent des rencontres fortuites en explorant les représentations cartographiques et photographiques dans une démarche résolument déconstructive.

Dans sa série Paesi Vari 2011(Pays variés), Leonora Bisagno met en question les nomenclatures géographiques des pays en inventant de nouvelles silhouettes de pays qui naissent du découpage et du renversement recto/verso dans un atlas scolaire. Dans le même esprit de découpage, la série On the way 2011 montre les routes principales du Luxembourg évidée de toute représentation de territoires. Ces artères rouges occupent la feuille blanche comme un tissus organique dynamique symbolisant des forces entrelacées mais décontextualisées. Comme cette série de cut-outs, poétique et politique à la fois, l’ensemble des propositions artistiques de cette exposition nous emporte vers un univers composé de géographies inventées et nous invite par une narration subtile à pénétrer la cosmogonie visuelle de Leonora Bisagno. Dans sa toute nouvelle série Planètes 2012, les photographies de simples gouttes d’eau sur une plante, apparaissent comme des planètes connues ou imaginaires. En jouant sur les images mentales et les représentations culturellement exploitées des planètes qui nous entourent, l’artiste construit une nouvelle astronomie où prédomine une sensibilité de l’interprétation subjective contre l’environnement objectif.

Augustin Berque, dans Les raisons du paysage parle des deux paradigmes écologique et phénoménologique qui demandent une resymbolisation du monde : « …nous concevons que le monde qui nous entoure n’est objectif que dans une certaine mesure : celle où il n’est pas construit par notre regard ; et qu’il est subjectif dans la mesure inverse. » La décontextualisation et la resymbolisation dans les représentations paysagères semblent marquer les points de connivence dans les démarches et les œuvres de Bisagno et de Passeri.

Le monde de Claudia Passeri qu’elle met en scène dans ses installations est la somme de représentations conscientes et inconscientes de paysages divers qui envahissent notre langage et notre pensée et interpellent notre mémoire. On retrouve cette ampliation dans la série Sul Fondo di un antico mare qui donne au paysage cette symbolique dont parle A. Berque : « le paysage convoque et active en effet simultanément- quoique en proportions variables suivant la circonstance- la mémoire de toutes nos expériences antérieures, non seulement celles, directes de notre vie individuelle, mais celles, indirectes qui nous ont été inculquées par notre culture- c’est à dire l’expérience d’une société-, ainsi que celles qui, biologiquement, sont engrammées dans notre appareil sensoriel- autrement dit l’expérience humaine. » (Augustin Berque, Les raisons du paysage, 1995)

En jouant sur la dichotomie du plein et du vide l’œuvre de Claudia Passeri témoigne à la fois de ces strates suggestives à des associations spéculatives et des visions sensorielles appelant aux interprétations subjectives. Derrière cette narration visuelle que découvre le spectateur en déambulant l’espace de l’exposition se cache aussi comme un contrepoint le silence d’une nature apprivoisée mais abandonnée que l’artiste met à nue dans une confrontation processurale.

Dans la préface de la petite publication qui est sortie à l’occasion de l’exposition au Centre Dominique Lang le critique d’art italien Pietro Gaglianò remarque : « En se focalisant sur la permanence des images l’artiste examine les risques liés à l’affectivité de la mémoire et à son arbitraire créatif. » (Pietro Gaglianò, 2011)

Plus loin dans le texte Pietro Gaglianò nous parle des significations cachées dans les œuvres de Passeri en relevant la dimension conceptuelle et langagière du travail : « Claudia avertit qu’en trouvant les mots pour raconter ce voyage dans la terre, et les vues sur les divers points du territoire, elle en compromet la réminiscence : le restituer dans les formes symbolisées est une tentative extrême de résistance. »

Ainsi en changeant de dispositif en réaction au lieu où elle installe son travail, Claudia Passeri oscille constamment entre transmission et résistance, entre expérimentation et critique, entre présence et mémoire.

Eartheart

Marco Signorini vient de cette génération de photographes italiens proche de l’association Linea di Confine pour laquelle la photographie tient compte des mutations du territoire en focalisant sur les dimensions anthropiques du paysage.

Dans l’exposition Earthheart au centre Nei Liicht qui regroupe des photographies récentes sur le thème du paysage, principalement marin, Signorini joue sur la combinaison anagrammique des mots earth et heart pour marquer son attachement à une certaine émotivité. La pierre comme élément naturel ancestral qu’il monumentalise à travers des compositions photographiques réalisées principalement à Fuerteventura et Lanzarotte est toujours mise en relation avec le vivant, le bougé d’un enfant, la silhouette d’une femme qui surgit comme une tache sur cette surface évidée mais enveloppée d’un chromatisme jaunâtre et rougeâtre. Toute la série, partiellement réalisée de façon analogique, se caractérise par son pouvoir de faire révéler des visions qui sont comme la fusion entre nos regards et ceux du photographe. Les images sont dépouillées, parfois au bord de l’abstraction même si elle sont issues de la réalité observée.

Dans une interview avec Angela Madesani à l’occasion du catalogue réalisé dans le cadre de l’exposition au Centre Nei Liicht, Marco Signorini s’explique de la façon suivante sur son intérêt pour le vide, l’invisible et la révélation photographique : « En photographie je suis extrêmement intéressé par ce qui est apparemment invisible. C’est à dire par le visible qui devient l’intermédiaire de l’invisible. L’image et son objet deviennent un moyen de parler d’autre chose, d’une chose qui n’est pas l’objet mais ce qui se trouve derrière lui. La photographie pourrait avoir une valence énigmatique. »

Dans l’ensemble de son œuvre l’humain n’est jamais absent. Les paysages ne sont pas de simples vues de cette nature occupée par l’homme. Au contraire les différents éléments se lient dans une espèce de narration cinématographique. Certaines photographies deviennent dans cette série comme une surface de projection où se déroule autant de narrations que de regards captés.

Les deux expositions, réalisées sous le commissariat de Danielle Igniti (directrice des lieux), sont conceptuellement et plastiquement différentes, et n’ont en commun que la réflexion sur les représentations du paysage et de la terre, mais en prenant le territoire comme prétexte elles se complètent néanmoins en posant la question de la temporalité et de l’indéfinition de l’image, dans des langages qui sont propres aux différents artistes.

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