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Confrontare, committere, confundere ?

Impressions de la 13e Documenta de Kassel

Goshka Macuga, Of what is, that it is, that is not,
Goshka Macuga, Of what is, that it is, that is not,
Photo P.di Felice
Carolyn Christov-Bakargiev (CCB), la directrice de la Documenta, dans sa rhétorique de philosophe apprenti, aime rappeler les origines étymologiques des concepts-clefs qui l’ont guidée dans la conceptualisation de cette édition. Pour les habitués de cette Mecque de l’art contemporain, c’est probablement le dispositif muséologique du Fridericianum qui illustre le mieux ces propos de la confrontation radicale dont parle CCB.

Voir en ligne : http://d13.documenta.de/

Au commencement de sa visite le visiteur est surpris par la générosité avec laquelle la curatrice dispose du vide à l’entrée du bâtiment en confrontant subtilement dans une des ailes une œuvre atmosphérique de Ryan Gander- un courant d’air traverse les salles sur une quarantaine de mètres -et dans l’autre un dispositif minimaliste d’œuvres du sculpteur espagnol Gonzales des années 30, présentées à la Documenta de 1959, reconstruit à partir d’une photo en noir et blanc issue des archives de la documenta. Les œuvres représentées sont exactement celles qu’on voit sur cette photo. Avant même d’avoir le temps de choisir entre l’objet et sa représentation, entre la cognition et l’expérience esthétique, le visiteur est invité d’abord à faire le vide.

Comme si avec le vide on pouvait, comme le disait Camus par rapport à une œuvre d’Yves Klein, prendre le plein pouvoir. Ici, aucune intention de faire tabula rasa mais plutôt une volonté de s’inscrire dans une logique de déconstruction du rapport à l’œuvre et de son implémentation dans l’histoire. Ainsi, après le passage du vide le spectateur découvre la Rotunda qui fait écho à ce vide par une abondance d’œuvres hétéroclites et anachroniques où se confrontent des petites natures mortes de Morandi, des photos et des objets autobiographiques de Lee Miller mais aussi des inscriptions minimalistes de désorientation comme « The Middle of the Middle of the Middle of …de Laurence Weiner pour ne nommer que quelques-unes des nombreuses œuvres réunies. Cette partie considérée comme « The Brain » constitue le point de départ du parcours, un musée dans le musée qui est en quelque sorte un laboratoire d’associations appelant parfois au voyeurisme consumériste des spectateurs devant tant d’objets.

Jamais une Documenta aura été aussi prolifique et étendue en lieux. En dehors des trentaines de lieux à Kassel, cette édition s’est élargie géographiquement en proposant des activités à Kaboul (hommage aussi à Alighiero&Boetti) en Afghanistan et à Banff au Canada. L’œuvre de Goshka Macuga « Of what is, that it is, that is not, 2012 » installée à la Rotunda de Kassel (tapisserie à partir d’une photographie de Kaboul) et à Kaboul (photographie de Kassel) est pertinente dans ce sens du déplacement. Aucun visiteur ne pourra prétendre avoir une vue globale de cette édition. L’agenda des expositions, des conférences, des performances, des films, des présentations est archi rempli et témoigne également du dé-clivage exagéré de l’objet esthétique et artistique comme le pratique CCB . Politique, écologie, science mais aussi performance sont les mots-clefs de cette Documenta qui se décline sous toutes les formes d’expression avec des œuvres isolées intéressantes mais qui dans l’ensemble ne réussissent pas toujours à faire ressortir l’intention curatoriale de CCB.

L’exploration du grand parc de la Karlsaue (plus de cinquante œuvres y sont exposées) principalement sous la pluie battante (pour ceux qui ont visité la Documenta pendant le premier mois) ressemble à une course au trésor. Tout au long de ce parcours à la recherche des œuvres d’art éparpillées surgissent de temps en temps des œuvres comme le « Doing Nothing Garden », incontournable de Song Dong et « Idea di Pietra » de Giuseppe Penone. Si on est chanceux on tombe sur des œuvres sonores spectaculaires comme « For a Thousand Years » de Janet Cardiff et George Bures Miller qui ont signé aussi une pièce audio-visuelle à la Gare (Hauptbahnhof). Les sons en HD enregistrés (dialogues, bruitage, musique, chants d’oiseaux) se mélangent aux vrais sons et créent des fictions par lesquelles le spectateur se laisse emporter. Voilà que l’œuvre d’art dans la nature ressemble à un palimpseste où les différentes couches sonores et impressions visuelles constituent un paysage artistique faisant le lien entre le passé et le futur.

Dans cette économie où l’artiste et le spectateur sont en interactivité, l’art se situe dans un champ qui ne délimite plus la nature de la culture et qui compte sur la participation active du spectateur afin que l’œuvre puisse se faire. Est-ce cela la raison pour laquelle cette documenta irrite par l’insignifiance de son impact curatorial ? Certes, il y a des œuvres isolées de grandes qualités mais on comprend souvent mal les correspondances entre elles. A moins que ce soit cette volonté de conférer une totale liberté au regardeur dans les champs esthétiques et politiques qui participe à nourrir cette notion décloisonnée de l’art selon CCB ?

Alors, du coup tout devient possible : l’esthétique des années 70 des grands dessins politiques de l’Américain Robert Longo qui s’affronte à l’impressionnante installation « Leaves of Grass », sculpture composée de milliers de photographies découpées du magazine « Life » du Canadien Geoffrey Farmer . Mais aussi, la juxtaposition d’images de paysages de montagne et d’images de guerre d’Afghanistan et de grands tableaux noirs de Tacita Dean qui se confrontent avec les photographies floues de victimes syriennes prises par Rabih Mroués avec un téléphone portable.

Pas de logique donc dans cette méga-exposition d’art sans limites qui privilégie délibérément le décloisonnement des arts et l’approche sensorielle. Est-ce que le pari de la curatrice de donner plus d’espace aux aspects sociétaux de l’art peut-il être gagné dans une telle configuration où les œuvres n’incitent pas à un vrai questionnement. Néanmoins l’ouverture sur d’autres arts semble bel et bien avoir eu lieu. En témoigne la magnifique performance intitulée « Desabled Theater » de Jerôme Bel, réalisée avec la troupe d’handicapés mentaux suisses du Theater Hora, une des œuvres les plus frappantes de la documenta qui justement n’est pas issue du champ des arts visuels.

Peut-être que la phrase « Or, what do you think ? », qui fait partie des situations artistiques de Tino Seghal, résume-t-elle le mieux la question du rapport à l’art et de la responsabilité du spectateur à laquelle le visiteur de la documenta devra se confronter. Et si cette documenta était plus le reflet de l’art contemporain actuel que la vision de l’art de demain ? Est-ce que le pari de la curatrice de donner plus d’espace aux aspects sociétaux de l’art peut-il être gagné dans une telle configuration où les œuvres n’incitent pas à un vrai questionnement ?

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