Accueil du site > Prétextes > Chroniques > Chemin faisant... a walk around the block

Chemin faisant... a walk around the block

walkaround Hulten
walkaround Hulten
Le centre d’art de la Ferme du Buisson propose « Chemin faisant... a walk around the block » , une exposition estivale, ludique et généreuse, qui s’appuie sur l’héritage situationniste de la dérive et celui de la flânerie d’après Walter Benjamin. Rassemblées autour d’une réflexion sur la création en milieu urbain, les œuvres qui ne préexistaient pas à l’événement ont été élaborées en fonction de la situation géographique de la Ferme du Buisson. Noisiel fait partie de la « ville nouvelle » de Marne-la-Vallée dont la géographie complexe (le centre est indéfinissable et les frontières, difficiles à situer) se prête à ces pérégrinations.

Voir en ligne : http://www.lafermedubuisson.com/

Parmi les œuvres préexistant à l’exposition, plusieurs jouent sur des scénarios d’anticipation, ou sur la portée que les artistes attribuent à leur empreinte au sein de la Cité : dans la vidéo de Roman Ondák, un enfant entraîne une nuée d’adultes dans une visite guidée au futur ; une installation de Sofia Hultén documente la dégradation accélérée d’objets abandonnés à Berlin. Jirí Kovanda restitue avec des fiches ses interventions minuscules et temporaires dans les rues de Prague alors que par la vidéo, Leopold Kessler restitue ses faits d’armes, confronté à l’injustice face à l’accès à l’eau qui règne dans l’Emirat de Sharjah.

Dans la vidéo « Guided Tour [Flollow me] » de Roman Ondák, un jeune garçon anime une visite de la ville de Zadar en Croatie. Au futur, l’enfant décrit et commente différents sites tels qu’il les imagine ou souhaite qu’ils existent. Avec le sérieux exigé par sa charge de guide, il récite un texte d’anticipation qui trahit toutefois l’âge de son auteur-interprète. Dans sa ville, une grande place est en effet accordée à la consommation de frites et aux salles de jeux. Le jeune garçon évoque en outre la possibilité pour sa mère de trouver un emploi dans telle structure qu’il pointe du doigt. Les limites, floues et élastiques, de ce futur qui couvre l’ensemble du récit sont elles-mêmes caractéristiques de l’enfance, qui n’estime pas encore la vie en termes de longévité. En effet dans ce récit, des bouleversements majeurs se succèdent à l’échelle d’un jeu de construction. Le jeune garçon en tenue de sport évoque un futur dans le futur, comme lorsqu’il évoque tel commerce, victime des manigances de tel corps de métier, qui deviendra ceci puis cela, avant que tel nouvel incident ne lui donne une forme définitive. La caméra ne montre jamais ce que lui désigne. Projection juvénile sur la ville, l’exercice est aussi faciétieux qu’angoissant, lorsque les inquiétudes et les espoirs du jeune guide surgissent. En effet, si celui-ci mythifie la ville, il en dévoile par ailleurs la fragilité. Selon sa volonté, Zadar se fait et se défait à un rythme effréné, les strates de passé semblant plus rares que celles qui se multiplient dans un futur à l’échelle de sa jeune vie.

Il s’agit encore d’une mémoire de la ville dans la pièce de Sofia Hultén. Celle-ci retrace sous forme de photographies et d’une vidéo une intervention qui a consisté, comme Léopold Kessler dont je parlerai plus bas, à une opération de prélèvement - restitution. Dans la zone où s’érigeait autrefois le mur de Berlin, l’artiste a pris des objets abandonnés (un matelas, une bicyclette...), les a passés à la déchiqueteuse avant de remettre en place ce qui restait de ces objets. L’installation comporte sobrement un téléviseur qui montre les mâchoires de la déchiqueteuse en marche, ainsi que douze photographies des objets, avant et après l’intervention de l’artiste, dans l’environnement dans lequel elle les a prélevés puis replacés. Réflexion à plusieurs niveaux sur le processus d’effacement, cette pièce évoque la décomposition de ces déchets, la mémoire des habitants qui s’en sont débarrassés, les réminiscences tenaces du mur.

Les pièces de Jirí Kovanda, simples photographies et textes dactylographiés sur papier imprimante de format A4, documentent des événements tout aussi « discrets », réalisés dans les rues de Prague par l’artiste il y a une trentaine d’années. Ces assemblages minimalistes et minuscules, nés d’une nécessité de faire avec ce qu’on a, montrent les capacités d’adaptation de l’intelligence artistique face à son Histoire et aux conditions locales de son épanouissement.

Dans sa pièce « Rotana Fountain », Leopold Kessler venge l’injustice faite à ceux qui ont un faible accès à l’eau dans une ville désertique où lui-même jouit d’une piscine. Invité à la biennale de Sharjah, l’artiste est logé dans un hôtel de luxe équipé d’un bassin dont il va siphonner l’eau dans le but de la partager, sous forme d’un flux, avec les passants de la rue qui longe l’hôtel. La pièce présentée à la Ferme du Buisson restitue les deux étapes du partage sur deux écrans juxtaposés, qui correspondent à deux points de vue opposés, deux cadrages différents pour raconter la même histoire. L’écran de droite montre la piscine à l’étage de l’hôtel et celui de gauche, la rue sur laquelle donne cette terrasse. On voit alors l’artiste passer d’un écran à l’autre pendant l’installation de son système. D’abord à l’étage, il installe le tuyau au bord de la surface bleue de la piscine. Ensuite, sa silhouette disparaissant du cadre, on le retrouve sur l’écran de gauche. L’artiste a alors déroulé plusieurs dizaines de mètres du tuyau d’arrosage dont il place la seconde extrémité dans la rue, tournée vers le ciel, provoquant un fin et joyeux jet d’eau. En détournant l’eau de cette piscine pour la déverser dans la rue, Leopold Kessler pointe une obscénité dont il bénéficie lui-même. Sa fontaine de fortune, qu’il baptise d’après le nom de l’hôtel, semble incarner la Providence.

Dans ces pièces où le témoignage fait œuvre, à l’opposé du monumental ou du mémorial, il est donc question de mémoire. Sans marquer la ville par le dur, par l’architecture, ces œuvres nées d’« interventions » réfléchissent les traces que la politique, la société et enfin l’art lui-même laissent dans la cité, elle-même envisagée comme matérialisation de la civilisation en marche.

haut de page
++INFO++
Chemin faisant... a walk around the block Sofia Hultén, Wolf Von Kries, Céline Ahond, Jochen Dehn, Chloé Maillet & Louise Hervé, Jirí Kovanda, Leopold Kessler, Roman Ondák, Virginie Yassef, Dector & Dupuy La Ferme du Buisson – Centre d’art contemporain Allée de la Ferme, Noisiel, 77 448 Marne-la-Vallée, France Exposition du 30 mai au 25 juillet

Partenariat

Cliquez visitez tez

JPG - 13.2 ko
Entrer dans l’oeuvre Saint Etienne

2ème Salon Turbulences

JPG - 37.6 ko
Paul Pouvreau

Cristine Crozat Entre les mondes Pixy Liao Arcoop Wallproject


www.lacritique.org - Revue de critique d'art
Plan du site | Espace privé | SPIP