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Canetti, Odyssée, mythologies,miniatures et autres visages

C Canetti 1
C Canetti 1
Après Athènes, et avant de regagner Porto (Portugal) où, depuis deux années, elle travaille dans le cadre de la Villa Médicis hors les murs, Christine Canetti a présenté, à la galerie Beaurepaire à Paris, ses dernières séries de tableaux : « Ouranos y Kormos », « Deep Eau Bleue », deux grands formats (2,10m/3,60m : 2,60m/3m), une série « Odyssée 2007 » et une multitude de miniatures et autres visages.

Ce qui frappe dans la série « Odyssée », composée de la mythologie toute personnelle de l’artiste, c’est qu’elle nous installe dans sa cosmogonie, celle des débuts de la création, celle des origines du monde, celles où les forces s’affrontent, cherchent à prendre forme, celle de tous les délires, capable de tous les excès, une phase foisonnante et créative par excellence. L’alternance, visible dans deux façons d’occuper l’espace du tableau, caractérise cette série. L’une nous immerge dans un monde sans début, sans fin, sans temporalité, où des formes, à peine esquissées, encore engluées dans le tissage d’une matière qui les contient, saturent l’espace du tableau de façon uniforme et répétitive. Scintillement, vibration d’une eau parfois grise, violette, bleue ou verte, ou espace éthéré, mouvant, qui traverse l’espace du tableau, à la fois dense et fluide, qui nous fascine. L’autre, qui présente une forme qui se détache, bien centrée, frontale, puissante, brillante, colorée et qui fascine aussi, semble surgir des profondeurs de l’espace, comme en apesanteur.

Ces deux images, qui apparaissent comme opposées, témoignent d’une écriture picturale dialectique où il s’agit de maintenir les contraires dans leur antagonisme. Pourtant, il existe une logique à la coexistence de ces deux images, une continuité sous leurs apparentes différences : l’une évoque l’image d’une germination, d’un mûrissement porteur de fécondité, un tissu nourricier informe, compact, riche et constituant, qui contient les formes latentes, potentielles, celles d’une promesse de possibles ; l’autre, comme résultat de cette germination, nous propose la naissance de la forme : celle du Cheval sans III, « qui essaie de ne rien conquérir, ni de dominer, un cheval humble qui fait partie de ma mythologie ». Celle de Don Quichotte et son âne, « l’âne a la tête baissée, le personnage et son ombre, le ciel très pesant qui contient toutes les mouvances et les contrastes de la vie, la pluie, le beau temps ? On ne sait pas, ça peut s’éclaircir ». Celle de Ma medusa anémone, « Je pars de Méduse qui devient composite, à la fois l’animal et la plante aquatique ». Celle de la Chute d’Icare, « Dans la lumière, la couleur et la grâce. Peut-être qu’il monte ? ».

Ces deux façons d’occuper l’espace témoignent aussi de la temporalité, où l’on passe d’un temps cyclique, chronique, celui de l’éternel retour à celui d’un temps chronologique, celui de l’avènement d’un nouveau départ vers une nouvelle image, comme autant d’étapes nécessaires à la création. Ces images ne sont alors plus opposées mais deviennent complémentaires. Sans cesse il faudra accepter d’aller puiser au terreau de l’imaginaire pour faire surgir de nouvelles images.

Cette lecture possible de l’écriture picturale de Christine Canetti, nous la retrouvons aussi dans les deux grands formats présentés. Dans Kormos (tronc en grec), l’espace du tableau se compose de trois parties. L’infini de l’horizontalité, dans la lumière aux couleurs changeantes, irisée bleu, violet d’une aube ou d’un coucher de soleil, se déploie, tandis que la présence de deux troncs d’arbres verticaux, légèrement penchés, en premier plan, porteurs du vivant au présent, sur lequel s’inscrit le travail du temps, découpe l’image. « C’est un réel questionnement pour moi. Je tente de réunir en une seule image, l’infini et le présent. L’infini du possible, de l’incertitude, avec le présent qui dégrade tout. Dans la peinture je cherche à traduire cette incertitude tout en ayant le désir d’en rester maître » déclare l’artiste.

Dans Deep Eau Bleue, l’artiste nous invite à plonger, à nous immerger jusqu’au fond de la mer. « Je veux permettre, à moi-même et à celui qui regarde, de traverser la matière pour aller plus loin, vers l’infini de la couleur, pour faire ressentir toute la mouvance de la fragilité des formes du vivant et ses métamorphoses ». Là aussi, ce tableau d’un fond marin se compose de trois séquences de couleurs qui en découpent l’espace. « J’ai besoin de cette trilogie de couleurs, pour les faire vibrer entre elles, comme trois tempos différents ». L’espace du tableau est prétexte à l’expression de la temporalité.

Quand aux innombrables et délicates miniatures présentées, chacune étant un monde en soi, « le poète », « le loup », « l’arbre renversé »…, nous pouvons les lire, dans leur répétition, comme autant de recommencements d’une histoire qui n’a pas de raison de s’arrêter. Le format n’est pas le seul à témoigner de cette dialectique probable du mode d’occupation de l’espace, qui va de la saturation à la forme nettement dessinée, de la « gigantisation » à la miniaturisation. Les énormes pattes, comme en mouvement, celles d’un insecte supposé : « Elles marchent, elles travaillent », ou l’aile d’un papillon à l’onctueuse couleur du miel, se retrouvent dans l’espace du tableau. Dans cet agrandissement d’un détail, celle d’une partie d’un petit animal, détail qui exprime le mouvement possible, celui du parcours ou de l’envol, nous retrouvons l’expression de la création en marche.

Si soumission il y a, celle exprimée dans le cheval ou de l’âne à la tête baissée, ou « dans Médée courbée », il s’agit ici de la soumission au temps qui passe, où l’écriture ne cherche ni à l’abolir ou l’ignorer, ni à se révolter contre son déroulement inéluctable. Parce qu’elle mêle la grande histoire, celle de notre mythologie, à celle de son imaginaire personnel, parce qu’elle explore tous les possibles, que ce soit dans des images gigantesques ou dans une multitude de miniatures, soit pour tenter de conquérir l’espace ou pour y chercher refuge, l’écriture picturale de Christine Canetti, parce qu’elle n’exclut pas l’espace et le temps, progresse en prenant la mesure de notre finitude.

Mars 2008

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