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BEURK ! Et pourtant c’est nous !

Incessante obsession que celle qui nous meut de vouloir voir, tout voir, encore plus voir. Du moins nous fait-on croire que tel est l’objet de notre désir, non pas de voir un ceci ou un cela, mais de voir tout court. A moins que ce ne soit pas de voir qu’il s’agisse mais de regarder, d’aller y jeter un œil, d’y aller voir donc mais en catimini, en passant, sans trop insister.

En fait, on se trouve pris dans un piège. La position du spectateur est devenue si inhérente à notre existence que l’on accepte au fond que d’autres aillent regarder pour nous et qu’ils nous donnent à voir ce qu’ils ont attrapé au vol ou retenu, eux, de leur voyage. C’est pourquoi aujourd’hui, la position de l’art dans ce jeu est à lire à partir de notre « nouvelle » situation de regardeurs avachis dans les fauteuils de la soumission et non à partir de notre ancienne situation de spectateur actif, c’est-à-dire pour lequel aller voir de l’art par exemple était une manière de découvrir et de faire évoluer son regard.

Deux expositions, à voir si possible l’une après l’autre, l’ordre importe peu, peuvent nous permettre de mesurer l’état de note soumission ou du moins de notre avachissement psychique. L’une est le récit d’une expérience voyageuse de Madame Calle, entre Berque et Lourdes. Ayant remis son destin dans les mains de Madame Kristen, la voyante, madame Calle, l’artiste, s’est donc laissée guider vers de nouvelles aventures. La voix de la voyante lui a indiqué ce qu’il fallait faire, impérativement ou à son gré selon les informations que les cartes lui donnaient. Elle lui a indiqué les risques, signalé les dangers, bref, elle a fait fonctionner des paroles d’injonction et encadré les voyages de ses conseils avisés et de ses ordres précis.

L’exposition, faite de textes et d’images encadrés, est le récit de ces aventures. Mais au-delà de l’anecdote, l’exposition est surtout une manière de prouver l’existence aujourd’hui d’un fonctionnement psychique particulier qui fait de la croyance en une parole admonitoire un prérequis et un cadre acceptables de l’existence individuelle. Ainsi, ce qui nous fascine se situe donc « entre » texte et image, et passe par cette voix qui nous donne ces ordres ou ces indications qui sont censés nous protéger. Mais de quoi ou de qui sinon de nous-mêmes et de nos peurs en nous faisant oublier notre faiblesse ? A quelques dizaines de mètres de là, Monsieur Serrano, lui, nous montre tout autre chose, enfin presque, puisqu’il s’agit bien, là aussi de nous confronter avec l’objet, sinon de notre désir, du moins de notre fascination. Nous avons sous les yeux, grandeur spectacle, des étrons ramassés sur les chemins des villes et des champs, qui sont comme autant de points de vue sur l’évidence sculpturale du déchet que sur la limite des inférences, car « ça ne sent pas » !

En effet, si la question peut se poser de savoir ce que nous désirons réellement voir quand nous regardons, nous savons que nous ne le savons pas, parce que la question de la fascination, ce n’est pas une question de désir. En fait, c’est plutôt la question qui se pose au désir et donc à nous, celle de savoir si l’on va se laisser prendre par la fascination, ou lui résister. Erreur encore, car la fascination nous précède ou plutôt elle préexiste en nous comme état réceptif qui demande à être comblé à tout prix. Dès lors nous croyons être devenus actifs et avoir répondu à notre désir de voir lors même que nous n’avons fait que répondre au besoin d’aveuglement qui existe en nous. Ce besoin d’aveuglement est l’égal de celui qui nous fait accepter de nous laisser guider par certaines voix et de suivre leurs ordres sans plus de procès au prétexte que le fait qu’elles nous parlent nous rassure, même si ce qu’elles disent est absurde.

Voilà où nous en sommes, au cœur d’une situation de double bind inextricable, puisque d’une part nous devons reconnaître, ces « œuvres » en témoignent, que « dans nos cerveaux, ribote un démons » qui nous font accepter les voix du non ratioïde comme étant efficaces et que d‘autre part nous ne pouvons nous passer ni de la raison des libertins ni du dieu omniscient et omnipotent des bien-pensants pour appréhender notre situation dans le monde.

Reste une seule solution, accepter de reconnaître que dieu et diable ne valent pas tripette par rapport à la puissance d’impact de la fascination qui est la manière dont quelque chose d’autre que nous désire exister en nous et y parvient. Il est simplement urgent de nous donner les moyens de lui inventer un nouveau visage.

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