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Bernard MONINOT Entre temps Ou la Prosopopée de l’abstraction

Entretien avec Bernard MONINOT, réalisé par Florence-Valérie Alonzo, le 17 mai 2015

Terminal 32, 2015 acrylique sur toile Trévira, toile marouflée sur bois de peuplier > 90 x 195 cm Crédit photographique : Alberto Ricci Courtesy galerie Jean Fournier, Paris
Terminal 32, 2015 acrylique sur toile Trévira, toile marouflée sur bois de peuplier > 90 x 195 cm Crédit photographique : Alberto Ricci Courtesy galerie Jean Fournier, Paris
La galerie Jean Fournier accueille pour la première fois Bernard Moninot. L’artiste y expose trois séries d’œuvres récentes : « Antichambre », « A la poursuite des nuages », et « Terminal », réalisées entre 2011 et 2015. Celui-ci accepta de répondre à nos questions depuis son atelier de Château-Chalon dans le Jura.

Voir en ligne : www.bernardmoninot.com

Bernard Moninot : « La généalogie de la série d’œuvres intitulées « Antichambre » remonte à trois ou quatre années. A l’origine il y a le rêve d’une œuvre étrange entrevue dans la pensée, et qui m’a intrigué par son impossibilité même. Pendant le sommeil, nous avons une autre conscience des choses, notre perception est différente de celle que nous avons en état d’éveil : on perçoit directement par la pensée. Dans ce rêve, je visitais l’atelier d’un artiste inconnu mais il n’y avait rien de visible, mais l’œuvre invisible était si extraordinaire qu’elle propageait la rumeur que plus jamais l’art ne serait pareil. Cet artiste inconnu réalisait des « sculptures de silence ». A mon réveil, très vite, réalisant l’importance de ce cadeau provenant directement de l’inconscient, j’en ai fait un récit très précis. Ensuite à commencer un long travail d’ enquête de plusieurs années, consigné dans trois grands carnets : il s’ agissait de recueillir les fragments de la recherche d’ éléments ressemblant à ce qui n’ as pas été vu, et de trouver des équivalences formelles au cours de mes visites dans différents lieux. La solution est venue par hasard, lors de l’enregistrement dans un studio de son, quand j’ai vu sur un écran d’ordinateur s’afficher le sonogramme du mot « silence » que je venais de prononcer dans une interview. « Objets de silence » est la première version que j’ai faite, elle est composée d ‘une table et de vases en verre contenant plusieurs sonogrammes réalisés en corde à piano. Puis, avec la même idée, j’ai réalisé « Silent Listen » qui est un dessin dans l’espace, très complexe, fabriqué avec des câbles, des fils tendus et des bandes magnétiques qui relient les sonogrammes à des diapasons.

F.V.A : Pourtant votre œuvre ne rentre, comme l’affirme Jean-Christophe Bailly dans votre monographie, dans « aucune des grandes catégories expressives ».

Bernard Moninot : Oui c’est très juste, il utilise la notion de « dessin élargi » pour définir mes recherches qui se situent dans un espace d’expression intermédiaire entre sculpture et dessin. Ces dessins dans l’espace procèdent du projet « sculpture de silence » de 2011, qui s’est développé jusqu’ à une troisième version,« Antichambre », une œuvre en trois dimensions, constituée de six colonnes de cercle de miroir sans tain suspendues par des câbles à une structure métallique mise en mouvement par un moteur. Eclairée par un projecteur, elle projette des ombres et des reflets de lumières sur les murs. Les différentes tailles des cercles de miroirs représentent le sonogramme du mot « silence » décomposé en 6 fréquences. C est une traduction spatiale et visuelle du son de la voix, brisant paradoxalement le silence quand on en prononce son occurrence. Si l’intonation est différente, la taille des cercles diffère.

F.V.A : Comment est né ce champ (ou horizon) de possibles ?

Bernard Moninot :Tout a commencé il y a plus d’une vingtaine d’ années suite à ma participation à la pièce de théâtre de Gilberte Tsaï « Tableaux impossibles », où elle avait sollicité plusieurs artistes pour décrire une œuvre que nous pensions impossible de réaliser, et c’ est par les ressources du théâtre et de la fiction qu’elle a créé avec nous, sur la scène, les conditions de réalisation de ces œuvres. A partir de cette expérience théâtrale, j ai compris qu’il était plus intéressant de se confronter à l’impossible que de réaliser ce que l’ on peut simplement faire , l’art étant un moyen d’ inventer des solutions imaginaires. Pendant cet entretien pour la radio, lorsque j’ ai identifié dans un sonogramme la forme du son du mot « silence » contenant toutes les fréquences de ma voix traduites par une juxtaposition de lignes côte à côte, cela m’ a donné l’idée de me servir de la dimension de chaque ligne pour définir le diamètre de chaque cercle . Ainsi paradoxalement j’ai pu spatialiser le silence dans une première maquette en corde à piano et en carton. Ce prototype considérablement agrandi à abouti à la construction finale de 200x 242x 135 cm. Mais le terme de sculpture ne convient pas : il signifierait que l’œuvre se suffit à elle-même, il est plus juste de dire « dessin dans l’espace ». (Cette œuvre est dans la collection du fond d’art contemporain de la ville de Genève). Elle est éclairée par un projecteur,les ombres et reflets d’ « Antichambre » se propagent sur les murs de la salle, le dispositif construit n’est que l’obstacle intermédiaire au véritable lieu de l’ œuvre, qui est un mirage dans la pensée, une illusion.

F.V.A : Qu’est-ce qu’une ligne pour vous ?

Bernard Moninot : A un moment de mon travail vers les années 1980 , je me suis concentré sur une sorte de ligne très particulière, qui est celle que les maçons tracent instantanément avec un cordeau enduit de pigment bleu, et qui est très différente de la ligne du dessin sur un papier qui se déploie sur une surface dans le temps d’ un geste de la main . Ce trait de constructeur décoché, m’a fait comprendre dans sa vitesse, comment il rendait possible d’associer dans un dessin l’ espace et le temps. Ce passage expérimental a été important car actuellement lorsque je dessine encore une ligne sur un papier, c’ est plus un vecteur , une direction, un pli de l’ espace qui pourrait tout aussi bien être matérialiser par un câble , un fil, ou une corde à piano tendue pouvant produire un son, ou une note dans une partition visuelle. J’aime l’idée que le dessin spatialisé capte des idées en l’air, comme la toile de l’araignée fixe sur elle les gouttes de la rosée.

Le passage du dessin au plan puis au volume a été très logique, mes tableaux récents sont dessinés et peints sur deux plans séparés de quelques centimètres, chaque plan est une couleur, ce faible écart emprisonne un volume d’air qui est le moyen pour moi de capturer un peu de matière du lointain. La couleur c’est une distance, elle à un volume que je restitue par la fusion optique des couleurs. La couleur visible dans les tableaux est fabriquée par superposition, le mélange est optique et non pas pigmentaire comme sur une palette, il y un aspect phénoménologique dans ces œuvres qui donne à la couleur une dimension atmosphérique. Je voudrais parvenir à faire une couleur qui puisse provoquer la même sensation de la distance et du lointain comme nous l’éprouvons en contemplant la ligne d’horizon depuis un belvédère. Cette distance que l’on éprouve dans le regard, la peinture nous la restitue par un détour dans l’imaginaire qui met en résonance la sonorité du vide dans l’espace. Dans toutes ces idées, il y a beaucoup de choses que j’ai saisies grâce à l’écoute des pièces musicales de John Cage, qui est aussi un artiste extraordinaire qui dessinait des sortes d’aires de silence.

F.V.A : Vous semblez sourire à son évocation. Qu’en est-il de cette série si fluidement bleue que vous intitulez « A la poursuite des nuages » ?

Bernard Moninot : J’ai toujours dessiné dans des carnets. Et il y a quelques années ma table de travail était placée contre la vitre de mon atelier dans le Jura , qui est situé dans une maison à 500 mètres d’altitude sur le rebord du premier plateau jurassien face à l’ horizon qui est à 80 km de distance. « A la poursuite des nuages »… ces dessins ont commencé là, en regardant les nuages défilés sur cette ligne lointaine. J’ ai toujours été fasciné par les tableaux des artistes qui ont eu l’ idée de peindre le ciel seul , Friedrich, Bonington, mais leurs tableaux ne sont pas des choses vues, ce sont des reconstitutions météorologiques vraisemblables. J’ ai commencé mes dessins de notation de la transformation des contours des nuages en les inscrivant à l’ encre bleu sur du papier toujours de gauche à droite comme dans l’ écriture, tout en notant heure et minute en marge de chaque passage à la ligne suivante, ainsi en fragmentant le ciel en instant distinct, la page se remplit peu à peu d’ un récit du ciel.

F.V.A : une dictée des nuages ?

Bernard Moninot : En faisant ces récits du ciel, j’ ai souvent pensé à l’ attitude d’ attente du scribe Egyptien du Louvre, et à son regard fixe de voyant qui scrute l’ horizon à travers nous, il tient dans sa main un calame prêt à tracer sur le papyrus ce que l’ infini va lui dicter. Il y a en pointillé une énigme à déchiffrer dans la relation qui s’établit entre trois points, trois trouées dans la sculpture, que sont les deux orifices de la pupille des yeux, et le trou percé entre le pouce et l’ index de sa main où autrefois il tenait son calame . F.V.A : Cette série s’inscrit dans « la mémoire du vent » ? Bernard Moninot : J’ ai repris à Salomon de Caus le concept de « raison des forces mouvantes » dans son traité écrit en 1615, car il y a toujours dans ma façon de dessiner l’ idée de me déposséder de la conception de la forme, préférant la faire advenir par l’ invention d’une procédure capable de mettre en action les forces de la nature. Dans les tracés de « La Mémoire du vent », c’ est le vent lui même qui dessine , je n’ interviens que dans la mise au point de l‘ instrument inventé pour faire ces enregistrements. Mais j’ai toujours continué à dessiner en parallèle à ces idées de dépossession, c’est important d’ ouvrir simultanément plusieurs pistes qui peuvent sembler contradictoires, on ne sait jamais …

F.V.A : la mémoire de l’eau ?

Bernard Moninot : L’ idée de mémoire de l’ eau est contestée scientifiquement, mais si on déplace l’ idée dans le champ de l’ art c’ est intéressant, car il subsiste dans la substance fluide du temps des traces de toutes ces intuitions artistiques ou scientifiques, qui restent actives même en proportions infinitésimales dans notre présent. On sait que Malévitch lorsqu’ il a peint le célèbre carré blanc sur fond blanc, cet acte pictural décisif s’est accompagné dans son corps d’une période de transe qui a durée plusieurs jours. En repoussant les limites de la pensée de la peinture à une exigence et à une intensité aussi extrême, il a formulé ce tableau qui est une icône moderne, simplement en peignant l’imperceptible écart entre deux tons de blanc. Par ce geste pictural d’une pureté déconcertante il a modifié la conception de l’art, et Il a ressenti physiquement les conséquences futures qu’anticipait cet acte fondateur, ce qui en fait un événement mais aussi l’avènement de quelque chose de nouveau. Le grand verre de Marcel Duchamp est aussi une œuvre qui a cette même ampleur annonciatrice et qui continue de transformer et d’agir sur le présent.

F.V.A : Terminal ?

Bernard Moninot : « Terminal », c’est une nouvelle série commencée il y a deux ans , aujourd’ hui 33 oeuvres ont été réalisées , ce sont des compositions transparentes dont le prétexte a été au départ un temps d’ attente assez long passé dans l’aéroport de Nice ,dans le bar du terminal qui surplombe la salle d’embarquement. J’ai réalisé quatre photos de la verrière avec son ombre projetée au sol, en transparence on voyait le tarmac, et un avion en attente, au loin l’ horizon des pistes d’ envol et la Méditerranée. Dans la salle à l’ intérieur du terminal s’ affichait ici le temps présent des horloges décalées du temps indiqué par les ombres , et là-bas, les horaires de départ vers des destinations lointaines . Ces lieux vides en attente de quelque chose symbolisent l’espace de la mondialisation, et il est resté de ce temps d’attente ces quatre photos …

F.V.A : que devinrent-elles ?

Bernard Moninot : Elles ont été des départs pour des lieux et des espaces plus mentaux que j’ai imaginé ensuite à l’atelier deux années plus tard. J’ai réalisé depuis 33 dessins transparents sur soie qui sont composés comme des abstractions filtrant la lumière. Ce sont des espaces « entre temps » dans lesquels j’ai tamisé une fiction de la lumière dans l’espace des tableaux composés comme des abstractions.

F.V.A : une prosopopée de l’abstraction ?

Bernard Moninot : Cette idée me plait bien, ces lieux recèlent une grande potentialité fictionnelle. Le fond est peint sur toile, un autre sur un écran transparent situé devant, où j’ai peint une autre partie de l’espace. Le tableau est composé sur deux plans autonomes superposant simultanément les vues de ce qui est en face et derrière nous. On est dans le tableau, partie intégrante de ces deux perspectives en compression. Avec « Terminal » je me rapproche de l’idée de concevoir peut-être un jour un nouveau tableau à dispositif, comme l’ont fait en leurs temps Velasquez avec les Ménines et Manet dans « Le bar des folies bergères », je suis hanté par ces deux chef d’ oeuvres . L’ idée de chef d’œuvre est devenu rare et a presque disparu de l’art contemporain, on ne voit plus que des « super productions » vide de sens produites à grands frais incapable d’anticiper un futur autre que catastrophique. C’est devenu trop complexe de créer une œuvre capable de cristalliser la complexité d’une époque et d’être visionnaire positivement. L’artiste devrait se confronter à nouveau à l’impossible que notre société tend à annihiler. « Dans mes ascensions j’ai tracé sur les parois rocheuses des dessins invisibles, que je suis seul à savoir qu’ils existent, car ils ont été tracés avec mon corps » dit à Werner Herzog l’alpiniste Reinhold Messner, le premier homme au monde à avoir gravi les 14 sommets de plus de 8000 mètres, en solitaire et sans oxygène. L’impossible, notre société nous propose des solutions confortables pour l’oublier et le contourner, alors que nous devrions l’affronter, le dépasser et ouvrir de nouvelles voies.

« C’est la pratique du dessin qui caractérise mon travail, depuis les années 1980, je me suis peu à peu éloigné des notions traditionnelles de traces ou d’empreintes déposées par un geste sur le papier, pour recourir à d’autres médiums inédits. Cela m’a amené à prendre en compte les phénomènes naturels, ondes sonores, résonances, ombres, lumières ( …) » in Bernard Moninot, Art Absolument, 2006, n°17.

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++INFO++

Galerie Jean Fournier,

Entre temps, exposition Bernard MONINOT

22 rue du Bac 75007 Paris Du 6 mai au 20 juin 2015

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