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Bernard Cousinier, artiste passeur de mondes

Une exposition des œuvres de Bernard Cousinier se tient jusqu’au 29 juillet 2017 à la galerie Pixi (Paris). Alors que dans cette même galerie en 2012-2013 et dans d’autres lieux (Kerguehennec, L’H du siège), l’artiste proposait des créations dont la taille se confrontait avec l’architecture des lieux, cette fois ce sont des pièces de plus petites dimensions, bi ou tridimensionnelles, qui sont proposées à la contemplation.

Voir en ligne : https://www.galeriepiximarievictoir...

Cette exposition réunit des volumes linéaires où l’œil circule et des volumes masses sur lesquels le regard glisse de plans en plans. Certaines créations en bas relief sont accrochées sur les murs au côté des peintures et collages. En diverses occasions l’artiste renouvelle l’usage du cadre habituel autour des tableaux en intégrant leurs découpages variés dans l’œuvre elle même : Passeplan Biaisé 2015 ou Passeplan Déconstruit, 2017.

Nous avons choisi de nous intéresser plus particulièrement aux sculptures. Malgré leurs tailles réduites les différentes structures volumétriques exposées incitent à un regard exploratoire. Elles se présentent comme de pseudo architectures abstraites ou la stabilité aléatoire et les écarts avec l’orthogonalité induisent une entrée dans l’imaginaire pour le regardeur. Pas à proprement parler de vertige mais installation d’un doute, d’une incertitude lorsque le regard du spectateur cherche à habiter ces petites architectures. Les traces de la fabrique qui restent parfois présentes comme dans le cube bleu (Passevolume Struchill, 2017). Souvent les écarts d’horizontalité de certaines arêtes viennent mettre à mal le fonctionnalisme architectural (Passevolume évidé, 2008). Devant les créations de Bernard Cousinier le visiteur constate une part de déstructuration associée à la construction des pièces.

Il poursuit, après Picasso, Tatline, et des constructivistes, la recherche d’une sculpture ouverte au regard projectif du spectateur. Avec leurs reliefs multi angulaires, ces faux parallélépipèdes aux arêtes décalées poursuivent la recherche de sculpture spatiale sans surface de fond. L’œil est mis au travail : il doit se mouvoir sur et entre les structures. Ce parcours inclut des temps variés et des tensions diversifiées ; il laisse de côté les émotions subjectives de l’artiste que la couleur pourtant présente ne saurait trahir. La couleur n’est pas autonome, elle s’accorde avec l’espace construit. Ni solitaire, ni décorative elle vient pourtant, par sa présence circonscrite, modifier la perception des œuvres. Les rapports sont simples : la couleur confirme le plan dont elle épouse les limites nettes. Les couleurs sont indissociables des formes sur lesquelles elles sont posées. Un léger décalage avec les limites des volumes peut parfois exister comme dans les cinq Passevolume 2017, avec rectangle noir.

Dans ces créations volumétriques il n’y a pas de relations à l’espace frontal contrairement à ce qui se passe dans les tableaux traditionnels présents sur les murs de la galerie. Les sculptures sont des concentrations d’énergie, réunies parfois dans un corps solide et d’autres fois dans des espaces aériens inégalement découpés que circonscrivent de solides arêtes. Un regard rapide considère ces espaces comme des vides, tandis que le spectateur plus averti sera attentif aux forces qui les traversent. Bernard Cousinier travaille les structures en pensant aux espaces interstitiels. C’est l’une des clés de la réussite : les vides fonctionnent à l’égal des pleins.

Que ce soit dans les peintures ou les volumes, la géométrie se fait souple et cultive l’inattendu. Ce parti pris doit être regardé comme une critique vis-à-vis du fonctionnalisme donc en décalage avec l’abstraction géométrique et le minimalisme. Bernard Cousinier est avant tout un poète de la forme de la couleur, pas le porteur d’un manifeste utopiste. Ne pouvant plus historiquement être un pionnier, il ne se satisfait de devenir un passeur de mondes. Si la structure affirme sa force et sa présence, de nombreux éléments orientent le regard vers le sensible et la fragilité parfois. Dans l’approche sensible du spectateur les découpes biaisées l’emportent sur les éléments de construction qui assurent l’équilibre.

On a connu dans les années 1980 Bernard Cousinier essentiellement peintre ; tout en continuant ses créations bidimensionnelles, il a poussé sa pratique plastique à s’émanciper vers l’espace tridimensionnel. On sait que l’opposition est factice. Chez de nombreux artistes contemporains les problématiques tendent à se rapprocher comme l’avait déjà formulé Kasimir Malevitch en 1915 : « Chaque surface plane picturale, transformé en relief pictural saillant, est une sculpture artificielle, et tout relief-saillie, transformé en surface plane, voilà la peinture. » (1) Bernard Cousinier est devenu un adepte du va et vient entre un espace plan spatialisé et un espace réel picturalisé. Depuis quelques années, il a choisi de conduire un double dialogue : à celui entre la peinture et la sculpture s’en ajoute un autre entre ses créations volumiques et l’architecture. Nombre de petites créations présentées dans l’exposition peuvent être regardées comme des maquettes de plus grandes pièces à venir, le défi reste présent.

En conséquence le rôle de l’accrochage est déterminant pour la mise en valeur des œuvres. Bien que celles-ci soient très nombreuses dans la présente exposition on remarque un souci de varier les présentations. Certaines sont disposées sur des table-sellettes, d’autres se reflètent dans un miroir, l’une d’entre elles est accrochée à un pilier de la galerie, plusieurs fois le regroupement de petites pièces parentes conjugue constance et variété dans des suites donnant à voir des évolutions d’une création à l’autre (Passevolume, 2017, avec rectangle noir), des séries où les figures qui se développent de façon indépendante ( Passevolume 2016, face bleue, 1,2,3 ,4) et des variations présentant différentes phases du travail d’une même forme (Passevolume évidé).

Comme on l’a remarqué la plupart des créations à plat ou en volume de Bernard Cousinier comportent dans leur titre le mot « passe » : Passeplan, Passevolume, Passefenêtre, etc. . Devant les œuvres le terme est à la fois explicite et ambigu du fait des multiples acceptions du mot. Il est certain que, devant les productions plastiques, le sens spatial du vocable (aller au-delà, traverser un lieu) l’emporte sur le sens temporel (passer de cette vie, s’écouler). Mais d’autres usages du terme peuvent être convoqués.

Cet art, loin d’être passé de mode, nous offre diverses manières de devenir des passants artistiques. Le passage entre le dehors et le dedans est une invitation de l’artiste pour les visiteurs à abandonner, pour un temps, le monde extérieur pour accéder à les mondes intérieurs offerts par le créateur à de amateurs inconnus. Le mot « passe » qu’affectionne Bernard Cousinier pour ses titres est sinon une injonction du moins une incitation supplémentaire adressée aux regardeurs pour un passage sans retenue, mobilisant le corps parfois, l’œil et l’esprit tout le temps. Malgré cet ajout textuel adressé aux visiteurs par le créateur, celui-ci reste sans connaitre ce qu’il parvient à faire passer. Que ce petit texte-critique rassure l’artiste passeur de mondes, nous avons été, un temps durant, les passagers d’un agréable voyage artistique au milieu de ses œuvres disposées dans la galerie Pixi-Marie Victoire Poliakoff.

(1) Kasimir Malevitch, De Cézanne au Suprématisme, Paris, L’âge d’homme éditions, 1974, p. 42.

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