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Entretien avec Jean Pierre Le Boulc’h

Art Sénat 06

  • samedi 1er juillet 2006, par
A l’occasion de l’exposition « Taille Humaine » dans le cadre de Art Sénat 06 nous avons Michèle Robine et moi rendu un hommage à Jean Pierre Le Boulch, ses œuvres étant montrées grâce à la courtoisie de La Galerie La Réserve à Paris. A cette occasion, et dans notre collaboration avec la revue Art et Thérapie nous republions ci-après un entretien.

Entretien avec Jean Pierre Le Boulc’h paru en 1983 dans Art et Thérapie, mené par Bernard et Françoise Ascal, Jean Pierre Klein et Edith Viarmé Publication dans le n° 4-5 ISSN 0293-4906

Jean-Pierre Le Boulch : Chaque génération refait la conquête de l’espace pictural, c’est ce qui rend la peinture vivante : ainsi récemment aux U.S.A. :Rauchenberg, Lichtenstein, Rosenquist.

Art et Thérapie : Vous parlez comme si l’espace pictural était un absolu qui traversait les siècles inchangé ?

JPL : Ce qui est absolu est cette recherche du peintre de traduire profondément l’espace de son temps C’est l’adéquation de l’approche du peintre avec l’espace subjectif d’une époque donnée.

A et T : En psychanalyse on utilise beaucoup le terme « d’espace intérieur ».

JPL : Plus on avance dans la peinture, plus la parole devient inutile. La peinture nous mène au silence.

A et T : La symbolique de la peinture exclut donc celle d’un langage ?

JPL : Matisse disait « on devrait couper la langue aux jeunes peintres. » et picasso « N’en parlez pas, vous allez lui enlever quelque chose. » Une toile peut faire parler ou écrire mais cette même toile ou l’écrit la concernant ne fait pas obligatoirement peindre.

En fin de compte il faut satisfaire cet espace ancestral mais cette façon dont je vis la peinture n’est pas celle dont elle est vécue actuellement.

A et T : Vous revenez sans cesse à l’espace pictural. Est ce que peindre maintenant signifie qu’on se télescope avec quelque chose de tous les temps, le même pinceau ?

JPL : Bien sûr. J’ai été voir les Boticelli, je vaais régulièrement voir au Louvre « La bataille » d’Ucello. Cela m’aide à faire le point, à ne pas dérailler. Néanmoins je ne peux pas dire que dans une de mes toiles il y a cet espace mais j’en approche. L’œil apprend à le percevoir peu à peu.

A et T : Au départ vous travaillez en photo ?

JPL : Depuis toujours mon travail préparatoire est un travail de photographe, peut être parce que je suis arrivé à la peinture par des reproductions, pa r des photos de tableaux que je regardais quand j’étais aux « Enfants de troupes ». Je lisais aussi les textes écrits sur les peintres, c’est pour un idéal de vie que j’ai voulu être peintre, que j’ai singé le peintre, préférant Van Gogh à De Lattre de Tassigny.

A et T : Comment la photo intervient-elle ?

JPL : J’ai acheté des tas de reproductions que je préférais aux tableaux réels. Une esthétique passait inconsciemment en moi/ C’est un fait de génération. Nous sommes nombreux à avoir été marqués par l’imagerie des médias, par le cinéma. C’est une des spécificités de notre temps.

A et T : Dès le début vous avez fait des photos de ce que vous pensiez peindre ?

En 58 je me suis mis à travailler sur ce qui me semblait le plus vivant, les magazines. Je me suis enfermé avec une table lumineuse et j’ai déchiré des photos de journaux pour reconstruire des rythmes, des formes à partir de ce matériel contemporain.

J’ai travaillé avec du « déjà travaillé » jusqu’en 70, date à partir de laquelle j’ai commencé à faire mes propres photos. J’ai mis en scène mes propres faits divers où très vite je me suis mis en jeu, réfléchissant sur la notion de modèle. Pourquoi toujours une femme nue devant untype à lavallière. Pourquoi pas le peintre nu ? d’où ma traversée à poil du Musée de Toulon pendant l’exposition. Ensuite j’ai incorporé l’image de mon corps dans la toile, espérant un geste différent, une autre façon de me voir, mais en peignant, j’oubliais le corps, j’oubliais tout. J’essayais de trouver un passage pour ramener l’image vers la réalité.

A et T : comment se fait le passage des photos à la toile ?

JPL : Une fois les prises de vues achevées, je projette mes diapos et je chosiis sur l’image projetée un certain nombre de nuances de couleurs qui déterminent autant de pochoirs, en ce moment je découpe plus de vingt pochoirs par toile. A chacun d’eux correspond une passe de couleur à l’aérographe. Au moment des prises de vues je remets en jeu mes caches, les résidus de mon travail. Pendant des années, j’ai utilisé le grillage, maintenant les miroirs, modifiant sans cesse les lumières, les cadrages etc… Ce qui m’intéresse c’est de garder toujours le contact avec la réalité. Quand je fais un geste sur un gris qui est dans la photo, il est fait sur le lieu de la réalité phootgraphique. J’espère faire apparaître un espace et une situation que je ne peux prévoir à l’avance mais ayant toujours comme racine cette réalité. Le-Boul'ch2.jpg, 58 kB Chacune de mes planches découpées doit se tenir en elle-même du point de vue du dessin. Je sais en cours de travail quand ça ne va pas aller. C’est comme quelqu’un qui tricote, s’il manque une maille,,il y a un trou. Quand tout se passe bien, il y a densité sur toute la surface de la toile, rien n’est privilégié, tout commence à vibrer.

A et T : Il y a navette entre réalité, photos et caches ?

JPL : L’image que je mets en scène est de plus en plus chargée d’ingrédients picturaux, j’espère qu’à partir de là naitront des surprises, comme si on pouvait photographier un rêve, un rêve qu’on oublie, résidu d’une réalité qu’on ne maîtrise pas.

A et T : Vous parlez de votre pratique mais pas du tout des thèmes abordés, les considérez vous comme des prétextes ?

JPL : Ils ne sont jamais neutres. De 72 à maintenant j’ai utilisé un grillage qui m’a valu une foule de questions telles que je répondais : « Ce grillage, vous le situez où « en vous, en moi » » Avec ma série de toiles intitulées « Tierry » ( un adolescent nu derrière un grillage) je me suis fait triter de fasciste. Utiliser un enfant, un adoleszcent, c’est tabou, pourtant je ne fais pas d’images scandaleuses.

A et T : Peut être l’utilisation du corps en-dehors du nu pictural conventionnel ramène-t-il au problème de « l’emploi du corps ».

JPL : C’est un fait que le corps me fait vibrer de tous les côtés et je le préfère de loin à) un arbre. C’est un fait aussi qu’on ne fait pas du corps de l’autre ce que l’on veut.. Il faut que l’autre accepte de se donner.

Je peux aussi voir ma démarche picturale liée à trois aspects du corps :
- le corps mythique (celui de la peinture)
- mon propre corps à sa découverte (ma sexualité)
- le corps institutionnel (avec les interdits d’expression naturelle)

Je peux vous dire qu’au moment de la puberté alors que j’avais déjà découvert la peinture, celle-ci m’a servi d’alibi pour approcher le corps de l’autre, cautionné par le corps mythique.J’étais dans l’impossibilité de tomber sous le coup d’une censure. Une fois vécue ma sexualité dans le cadre carcéral des enfants de troupe,le corps mythique a grandi et la peinture a pris le dessus sur le corps physique. Depuis je me bats avec cet appétit qui se renouvelle à l’intérieur de la peinture sans trouver de solution.

Il suffirait que j’ôte le corps de ma préoccupation picturale pour faire gagner en autorité mon écriture, mais alors je me couperais de l’appétit qui renouvelle mon énergie, je me couperais de l’érotisation de ma vie .

La crainte primitive de l’emploi de mon corps détermine toujours mon comportement. On ne peut jouir véritablement de son corps que dans la confiance. Nu , on a toujours la crainte d’être « mangé ». aussi je rêve d’un tableau-totem qui exprimerait cette crainte primitive,mais alors même qu’il existerait je sens bien que l’abandon de cette crainte tuerait tout mon érotisme. Je vis donc toujours avec cette angoisse autour du corps, malgré les désirs assouvis ou avoués. Aet T Il ne peut don y avoir un fonctionnement de provocation ?

JPL : Si on parvenait par la peinture à faire le scandale du « Déjeuner sur l’herbe » c’est qu’on aurait introduit quelque chose de nouveau, tellement fort, qu’il faudrait essayer de le rayer. Sans doute a-t-on la nostalgie d’être réellement intervenant.

Cela serait une provocation.

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