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A Isabelle Evertse, auteure de Burnish, sans enveloppe, non affranchie

Burnish
Burnish
Vous recevez une enveloppe. Vous la prenez en mains. Elle est décachetée. Son contenu est déjà sorti. Il vous attend. Il a sans doute l’âge de la photographe. Des oiseaux noirs volent dans un ciel gris : c’est la couverture de la fragile lettre qu’adresse Isabelle Evertse, à son père, aux lecteurs. La lettre s’intitule BURNISH. Le titre est précédé d’une note de l’auteur : Les années 1990 et plus tard aujourd’hui. Une fille. Son père. Ils se sont à peine rencontrés. Deux pays. Deux continents. Des milliers de kilomètres. Quelques lettres. Interprétations.

Voir en ligne : http://www.isabelleevertse.com

Entre-temps, la crinière blanche d’un cheval broutant de l’herbe est apparue. Tournons les pages doucement, surtout sans aucune précipitation. Un épistolaire du temps nous attend. Entrons dans l’intimité d’une relation fille-père, une relation "à fleur" de peau comme la première enveloppe rencontrée l’évoque. Les enveloppes ont traversé des mers, des océans, des pays… elles sont toutes précieuses. Elles sont toutes ouvertes soigneusement, avec un coupe-papier bien aiguisé, et toutes sont conservées méticuleusement, dans une petite boite secrète. Serait-ce la fameuse "boite noire" de ce bel objet ? Avec précaution, nous continuons à tourner les pages, sans aucune urgence. Nous découvrons ce qu’Isabelle Evertse nous livre d’Elle.

Une histoire, la sienne, à travers des photographies, fictionnelles ou vraies, peu importe. Elle raconte avec des images de fleurs fânées trempant dans l’eau usée d’un petit verre, de portraits de son père (nous l’imaginons), d’autoportraits quasiment anonymes, de paysages affectifs, de papiers froissés, si froissés qu’ils dessinent des habits, des chemises blanches, des chemisiers blancs (et pourtant certains sont des facturettes), des enveloppes au nombre de quatre avec celle qui contient le tout, des lettres dont l’encre s’évapore comme s’envole l’aviateur de la photographie placée sous le papier jauni, et puis une peau de banane jetée dans un bol avec sa cuillère !

Oui, tout ceci est bien énigmatique. Isabelle Evertse nous offre encore une clef, la dernière, au sortir de la lecture de BURNISH. Burnish (bûrnsh) Mot anglophone signifiant : 1. Rendre lisse une surface en frottant : polir. n. Un aspect satiné et doux, une luisance. Voilà l’ouvrage pourrait se terminer par cette définition qui nous ouvrirait la boite de Pandore. "L’Happy End", s’il y devait en avoir une, se situe ailleurs, sans doute dans la dernière enveloppe au dos fleuri (très victorienne, très Laura Ashley) mais dont le contenu ne nous sera pas délivré.

Burnish est un petit livre très personnel proposé par Isabelle Evertse. Il est composé avec tact, aussi bien dans son esprit que dans sa matérialité. Son éditeur américain, Empty Stretch, l’a publié cet été 2013. Il fait partie des objets si difficiles à définir qu’il vous captive. Oh, zut ! j’oubliais ! La dernière page se termine par des mots, des phrases manuscrites sur le papier à lettres au motif hitchcockien de la couverture. Ne rêvez pas ! Ne comptez pas sur moi ! Je ne dirais rien des derniers mots ! Ces derniers appartiennent à l’univers quasiment confidentiel de la photographe, qu’il vous faut découvrir, par vous même, avec parcimonie. Je n’en dirais rien.

Déjà, quel privilège de parcourir son épistolaire imaginaire et si réel ! Un précieux petit livre fragile à l’image de la peau blanche de la blonde Isabelle Evertse, tout n’est que finesse et délicatesse dans sa proposition, habilement mis en page par l’éditeur.

L’enveloppe attachée cruellement au livre (vous ne pourrez pas remettre le livre dans l’enveloppe ! je vous l’assure !), la finesse d’un papier Bible si maigre que vous tournez les pages sans les humecter de peur d’ôter l’encre… et pourtant les images sont magnifiquement reproduites. Aucune superposition malgré l’épaisseur du papier. Tout se tient et se faufile… La rythmique de la composition séquence avec intelligence et poésie l’objet-livre, l’objet-lettres, l’objet-enveloppe, l’objet exceptionnel d’une auteure. Si une pleine double page sombre, nocturne (et pourtant le rouge sur l’arbre est si prégnant) ponctue l’harmonie des divers formats d’images, des thèmes et des vides (des pages blanches comme des didascalies vous invitent à respirer en silence, de reprendre votre souffle avant de replonger en eaux ni troubles, ni claires), vous ne pouvez qu’être sensible au message d’une "madeleine de Proust", annoncée par les nombreuses feuilles mortes, revenant souvent dans cette lettre.

Au moment où j’écris cette lettre, je vois des mésanges au col jaune posées sur les lauriers-roses en fleurs, guettant "je ne sais quoi". Je ressors de ce livre-lettre imprégné d’un sentiment étrange… comme si ma relation mère-fils revenait par saccades. Mais, nous avons tous notre jardin secret. Isabelle Evertse a le sien, elle en a fait un petit livre modeste, humble mais si beau, si "poignant" que la vie est perpétuelle avancée… et espérances. Rares sont de tels livres singuliers par leur forme et leur contenu… mais n’est ce pas aussi le fait que ce projet est celui d’une vie en cours, d’une jeune photographe bientôt mère, publié à un moment de sa vie où la maturité du projet le rend remarquable.

A Lyon, le samedi 31 aout 2013.

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++INFO++
"Burnish" - Book published by Empty Stretch and printed by Conveyor Arts, july 2013

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